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Marie-Dominique GODFARD

Le bonheur passait, il a fui !



La vie passe et nous glissons les uns à côté des autres, perdus dans la foule. Pourtant que de choses en partage, à la fois ordinaires et poignantes... Nous ne prenons pas le temps de les entrapercevoir, dans un regard qui s'illumine ou une voix qui s'étrangle. Tout cela est à la fois si proche, si familier, sans être nous, ou plutôt sans l'être au même instant. Marie-Dominique Godfard offre ici au lecteur des nouvelles à la fois brèves et fortes. Elles sont écrites dans une langue dépouillée jusqu'à l'os, parce qu'il faut saisir au plus près et au plus juste, parce qu'il faut capter ce qui coule et fuit au fil des jours, avec ce bonheur toujours au mitan de nos rêves.

Et cela commence avec une femme qui donne naissance à un enfant, assistée par la narratrice. Une scène sortie de nos coulisses feutrées pour signifier pleinement la formidable charge émotionnelle que représente l'arrivée d'une vie nouvelle... La narratrice quitte l'hôpital, "un feu d'artifice dans la tête", époustouflée par "l'aventure humaine" à laquelle elle vient d'assister.

Marie-Dominique Godfard poursuit avec l'enfance, où il faut se frotter au monde des adultes, avec une autre narratrice empêtrée dans une ambivalente relation symbiotique avec sa génitrice. Elle évoque une existence bridée, où elle se sent tenue en laisse.  La mère finit par rompre le duo formé dans l'atelier de couture où elles vivent et que la narratrice désigne comme leur chenil, en se mariant. "Comme je n'osai aboyer, je me contentai de geindre à longueur de journée." Jusqu'à ce que le temps passant, Robin des Bois ne fasse irruption, d’abord éconduit par une mère hostile aux amours de sa fille. Il s’éclipsera finalement, des années plus tard après un divorce.

La vie adulte s'égrène, ponctuée de séparations, de retrouvailles parfois voulues, parfois inattendues. Pierre retrouve la trace de Marie, son amour d'enfance et les pendules de chacun sont remises aux heures douces amères de la désillusion. Jeanne, la marraine de guerre, est plus chanceuse, lorsqu'elle rencontre en 1944 le correspondant avec qui elle a échangé des lettres pendant plusieurs années.

Les êtres se retrouvent ou se séparent. Mais les choses ont la capacité de survivre aux départs, avec pour chacune la singularité d’une présence.  Il y a la jobbana marocaine, imposante poterie, qui a accompagné la narratrice du Maroc jusqu’à la France, survivante des flux et des reflux sur un long chemin. Objet rescapé de l’enfance et porteur d’une histoire, il échappe au temps et sa solidité en fait le réceptacle idéal du récit d’encre et de papier qu’y glisse notre narratrice.

La maison que quitte cette autre femme au moment de son divorce suscite à l’inverse un intense sentiment de perte.  C’est en la revoyant vidée de ses meubles avec l’empreinte claire sur les murs et sur la moquette qu’elle mesure son arrachement à une demeure qu’elle a personnifiée. On n’emporte pas une maison sous son bras, comme on le fait avec une poterie protégée d’une couverture.

Si les objets restent, les humains s’en vont, comme l’image que l’on a de soi-même.  Le photomaton tient ici lieu de miroir parlant à cette femme interloquée, qui l’écoute asséner sa leçon de sagesse sur les rides et le monde des apparences.  Si des êtres s’en vont, d’autres apparaissent, au gré des cycles de la vie, comme l’arrière-petite-fille partie ramasser des escargots avec son aïeule.

Marie-Dominique Godfard aborde les extrêmes de la vie dans un livre qui s’ouvre avec une citation d’Henri Bauchau sur l’amour, «  un nœud, un nœud coulant » et se referme avec une nouvelle qui lui est dédiée. La lectrice dont il est question y évoque l’écrivain, la force puisée dans une relation assidue avec ses livres, à partir de sa découverte de La déchirure. Elle y raconte comment elle s’est nourrie de ce qu’il disait de l’écriture et aussi de la finitude de l’existence. 

Comme si les mots, lus ou écrits, devenaient ce refuge de clarté où rappeler notre  être-ensemble à travers les mêmes passages obligés. Ce bonheur qui passait, nous le reconnaissons tous, à travers la limpidité de nouvelles qui nous interpellent dans ce qu’elles ont d’ordinaire et d’émouvant.

Cécile Oumhani 
(06/02/17)    



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La vague verte

112 pages - 12











Marie-Dominique Godfard,
née au Maroc, a déjà publié une douzaine de livres.


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