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Lauren GROFF

Les furies



Les Furies, c’est le livre dont tout le monde a parlé en début d’année 2017 en France (date de publication de la traduction), parce qu’il a été célébré par Barack Obama comme meilleur livre de l’année 2015 (date de publication aux USA). En lecture décalée, loin du barouf médiatique et présidentiel, Les Furies est un roman largement à la hauteur de sa réputation. Une construction baroque – entendons par là une construction « bosselée », qui suit le cours chronologique mais pas vraiment, qui prend le lecteur par la main et le guide dans un labyrinthe narratif qui anticipe et revient en arrière – et un partage franc, en deux parties – son histoire à lui et son histoire à elle – posent les bases fondamentales, y compris au sens de fondation, du couple. D’un couple. Celui que forment Lotto et Mathilde.
 
Ce ne sont pas vraiment leurs noms, d’ailleurs. Ils s’appellent Lancelot et Aurélie. Il est né en Floride, dans une famille riche. Il fait une connerie à 15 ans et se retrouve exilé en pension, loin de chez lui. Elle est née en Bretagne dans une famille pauvre – oui, oui, en France – fait une connerie à 4 ans et se fait bringuebaler de grand-mère en oncle mafieux, se retrouve aux USA par un de ces ressorts romanesques auxquels on adhère tout en se disant que la ficelle est grosse. Qu’importe. On est dedans. Dans un roman bigrement tortueux et foutrement captivant, en limite d’ensorcellement.
 
Ils se marient à 22 ans, ils se connaissent depuis quelques jours. Ils vont former un couple étincelant, lui solaire et elle mystérieuse, insondable. Il se croyait comédien, il devient le dramaturge le plus célèbre de sa génération. Elle ne veut pas d’enfant, reste dans l’ombre de son époux. Ils s’aiment au-delà de tout. Et ça marche.
 
Il semble que j’en aie déjà trop dit. Déflorer plus avant l’histoire de Lotto et Mathilde s’apparenterait à une trahison. Bien entendu, on aura compris que l’histoire de ce couple est bâtie non sur des mensonges, mais sur des non-dits et des secrets. Lotto, qui traverse la vie comme un météore innocent, ne sait rien de ce qui se joue, et qui s’est joué, dans son dos. Mathilde, épouse exemplaire et effacée, apparaît à tous comme une fille cousue de fil blanc, alors qu’elle est bien plus complexe que ce qu’elle donne à voir et à entendre. Elle suit un chemin de rédemption, quand il croit suivre un chemin d’ascension.
 
Des trajectoires parallèles sont mises en place, que le lecteur ne décèle que peu à peu, et en cela, on peut dire que Les Furies est un roman à suspense. Le rejet des mères, pour telle ou telle raison, par exemple. La volonté de vivre dans des maisons modestes, quand on est à la tête d’une fortune, autre exemple. De quelque côté que l’on se tourne, ce sont les femmes, mystérieuses, à la volonté insondable, qui mènent la danse. On ne le découvrira vraiment que dans les dernières pages du roman.
 
Le mariage, on le sait, est une institution vouée à transmettre un patrimoine et à assurer une filiation. L’amour entre époux est un bonus, rien de plus. Lauren Groff, sans jamais aborder cet aspect de front, remet l’institution maritale sur des rails traditionnels. L’héritage sera transmis, même si le fils et la mère ne se rencontreront plus jamais, ou presque, après l’exil de Lotto. L’autre héritage mis en question dans ce roman virevoltant est celui de la génétique : Mathilde ne veut pas avoir d’enfants, et elle a ses raisons, vraies ou fausses, en tous cas aiguës.
 
Toutes les critiques parues sur ce roman jusqu’à présent insistent sur le deuxième volet : l’histoire de Mathilde-Aurélie. Et se focalisent sur le prénom Aurélie (qui renvoie, en anglais, à du sexe oral). Sans remarquer que le prénom que se choisit cette Aurélie lorsqu’elle débarque aux USA est autrement signifiant : Mathilde, c’est la Force et le Combat (Math und Hild). Rien dans le roman ne laisse transparaître cette étymologie, et pourtant, tout dans l’attitude de Mathilde, y renvoie.
 
Au-delà des mensonges par omission de l’épouse à l’époux, de la candeur de l’époux face à l’opiniâtreté de l’épouse, au-delà de la maestria de la construction diabolique du roman, on goûtera avec profit et bonheur les arguments des pièces de Lotto. Un constant rappel au fatum des tragédies grecques, de constants échos à Shakespeare, entremêlés à des fêtes entre amis d’université, sex & drug, dévoiement et fidélité, faux-semblants et vérités, voire véracité, font des Furies un roman enivrant, dont le lecteur sort pantelant.

Christine Bini 
(14/08/17)    
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Lectures








L'Olivier

(Janvier 2017)
432 pages - 23,50


Traduit de l’anglais
(États-Unis) par
Carine Chichereau













Lauren Groff
est née aux Etats-Unis en 1978. Les furies est son quatrième livre traduit en français après un recueil de nouvelles et deux romans.

Bio-bibliographie
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