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Luigi GUARNIERI

Le sosie d’Adolf Hitler


À mi-chemin entre la fiction et l’enquête policière pour le compte des services secrets américains, Le sosie d’Adolf Hitler restitue la longue quête que le lieutenant Gren*****  mena  de 1945 à 1962 pour élucider les mystères liés à la mort de Hitler. Quelle est la véritable identité du cadavre officiel retrouvé dans le Bunker ? Qui était le sosie que le secrétaire de Hitler a exigé de créer pour  épargner le führer d’un nouvel attentat ? Qui a participé à cette fabrication macabre ?

Le sosie dont il est question ici (il y en eut d’autres qui n’ont pas fait l’affaire) était un musicien et compositeur méconnu du nom de Mario Schatten1. Antinazi convaincu, son arrestation et le rôle qu’on lui demande de jouer lui semblent totalement absurdes et il refuse pendant des semaines toute collaboration.

Son geôlier qui est l’artisan de cette mascarade funèbre est le brillant Egon Sommer2, riche héritier de l’industriel produisant le tristement célèbre gaz Zyklon B, pianiste et musicologue averti, officier supérieur des services secrets nazis. Sommer admire les compositions musicales de Schatten et les joue avec lui. Grâce à la musique, une complicité s’établit et l’éducation de Schatten peut commencer : étude de la vie et des œuvres du führer.

Mais nous sommes en février 1945, l’armée soviétique est aux portes de Berlin, Bormann, le secrétaire de Hitler précipite la métamorphose, peut-être dans l’espoir de sauver Hitler ? Schatten entre en enfer et le lecteur n’est pas épargné.

Le lieutenant Gren***** rend compte des scénarios contradictoires sur le prétendu suicide de Hitler dans le bunker. À l’approche des Russes, chacun veut sauver sa peau. Les bombardements qui réduisent Berlin en cendres, les derniers jours du Reich, donnent lieu à des scènes d’apocalypse. On espère que Schatten sera épargné. Nous le découvrirons beaucoup plus tard.

Des scènes « historiques » où le narrateur s’efface, alternent avec le récit de l’enquête policière, la recherche des dossiers, les interrogatoires des témoins, les voyages aux quatre coins du monde. Le récit n’est donc pas linéaire. Nous sommes selon les chapitres soit en plein marasme, soit au contraire dans le temps long de l’enquête, le temps de la distance, parfois de l’apaisement.

En 1960, lors d’un voyage en Argentine, repaire célèbre des anciens nazis, le narrateur retrouve Egon Sommer et chacun semble s’amuser à lever les derniers voiles du mystère.

Gren révèle le trafic international pour sauver tous les artisans et têtes pensantes du régime nazi, trafic financé par le contre-espionnage américain qui s’intéresse de très près aux ingénieurs en construction navale et en aéronautique. Un proche de Perón se trouvait en Suisse pour favoriser l’expatriation illégale des nazis : responsables des camps, criminels de guerre comme Josef Mengele ou Eichmann.  Avec la complicité de l’église autrichienne et du Vatican.

Se retrouver si près de la garde rapprochée de Hitler, éprouver ce mélange de culture, de raffinement et de barbarie, voir de si près ces bourreaux met le lecteur mal à l’aise. Mais plus encore, comprendre à quel stratagème machiavélique on doit la vie ou la mort dans des régimes  totalitaires, donne la nausée. Le plus étrange est que le récit nous pousse à porter le regard sur des personnages de fiction, comme pour nous détourner des personnages véridiques cachés dans  l’ombre ou aveuglés par le soleil ? Le lecteur est-il à son tour pris au piège du « département H spécialisé en doublures, contrefaçons  et autres interventions spéciales » ? Peut-on jouer à mêler réalité et fiction sur un sujet aussi brûlant quand les néonazis refont surface en Europe ? Quand les négationnistes prétendent que toute cette histoire n’est que fiction ?

Dans La double vie de Vermeer paru en 2004, Luigi Guarnieri s’intéressait à la thématique de l’authenticité d’une œuvre d’art, au « caractère arbitraire, et inévitable du jugement critique » des experts. Peut-être nous invite-t-il cette fois encore à apprendre à trancher entre le vrai et le faux, à devenir les experts avisés de l’Histoire du XXème siècle.

Nadine Dutier 
(14/02/17)    

  1. Pour les non germanistes « Schatten » signifie « ombre »
  2. « Sommer » signifie « soleil »



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Actes Sud

(Février 2017)
352 pages - 22,80



Traduit de l'italien par
Marguerite POZZOLI










Luigi Guarnieri,
né à Catanzaro en 1962 et vivant à Rome, est l’auteur de pièces de théâtre, de créations radiophoniques et de plusieurs romans.



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