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Thomas GUNZIG


La vie sauvage


Charles, seul survivant d’un accident d’avion en Afrique centrale, « cinq kilos de bébé qu'un gros vautour était bien capable d'emporter à des kilomètres », a été trouvé dans un buisson par les mercenaires qui vidaient la carcasse des trésors qu'elle contenait : nourriture, alcool, vêtements, magazines ou livres, appareils photo, montres, lunettes de soleil, bijoux, enfin tout ce qui pouvait leur servir ou être revendu ou échangé sur les marchés.

L'un d'entre eux nommé Cul-nu, « parfaite incarnation de l'histoire de l'Afrique contemporaine », « au passé flou, au présent douloureux et à l'avenir incertain », embarque le nourrisson jusqu'à son campement pour le prendre sous son aile. « Il avait passé son enfance les armes à la main, d'un côté ou de l'autre de l'horreur, obéissant aux ordres de ce qu'en Europe il est convenu d'appeler des groupes rebelles mais qui en général ne sont que des voleurs, des violeurs et des mercenaires n'ayant trouvé d'autres moyens pour survivre dans ce continent sacrifié. » Pour le petit, qu'il trinqueballe sur son dos lors de ses itinérances ou laisse temporairement chez des femmes de confiance lors de ses raids, l'ex-enfant soldat ayant appris à lire et écrire lors d'un long séjour à l'UNICEF atteint par le virus des livres (notamment Verlaine, Rimbaud et Apollinaire) veut le meilleur. Alors, ce père d'adoption l'initie obstinément  pendant une petite quinzaine d'années à déchiffrer la nature, à la survie mais aussi à la lecture pour « que l'élégance des rimes et la finesse de l'esprit agissent sur la structure de son cerveau en formation ». Une manière aussi de permettre au « petit Blanc » recueilli de conserver un lien avec ses propres ancêtres.

Si Cul-nu l'abandonne à ses quinze ans pour repartir au combat c'est que le gamin en se mettant en couple avec Septembre, une rescapée d'un massacre villageois dont il est éperdument amoureux, a franchi la frontière de l'âge adulte où on devient seul maître de ses choix.
Mais Charles aura à peine le temps de jouir de son bonheur quelques mois avant que la toute-puissance de Google qui couvre la terre entière avec ses prises de vues cartographiques ne permette à un des journalistes qui à l'époque avaient couvert l'accident d'avion et à sa famille d'origine belge de rapprocher l'image de ce jeune Blanc tout blond perdu dans une communauté noire à proximité du lieu du drame avec le crash de l'avion où Charles voyageait bébé avec ses parents.

Le jour de ses seize ans, le garçon encore mineur est donc récupéré en grande pompe pour revenir vivre en Belgique « chez des siens », dans la famille de  son oncle.
Pour lui, une fois sur place c'est le grand saut. Comment dans cette nouvelle famille d'accueil repliée sur elle-même où « personne n'en avait rien à foutre de personne », appréhender cette  vie urbaine « civilisée » qui sera dorénavant sienne ? Comment comprendre les règles de ce nouveau monde et s'y acclimater avec un oncle « engoncé dans son costume de bourgmestre, les chaussures cirées-lacées, la cravate serrée comme un garrot sous la peau molle du menton », petit politicien vaniteux porté par le goût du pouvoir et de l'argent et toujours absent, une tante au foyer qui comble l'ennui par une attention démesurée à son corps et une consommation effrénée, un cousin en pleine adolescence toujours perdu dans les tréfonds d’internet et une cousine un peu plus âgée méprisée par tous pour son manque de beauté et de caractère qui ne cherche qu'à s'effacer ?

C'est plutôt au sein de l'établissement scolaire, du côté de l'équipe pédagogique, spécialement ses deux interlocutrice privilégiées que sont Mme Carpentier son professeur de français et Saddiki la psychologue scolaire, que le garçon catégorisé dans un espace singulier et aléatoire selon les interlocuteurs entre le « bon sauvage » et « l'enfant soldat » trouvera l'attention et l'aide nécessaire.  Parmi ses jeunes camarades de classe, filles et garçons, il se créera ensuite un vrai réseau d'amis qui lui apprendront à comprendre ce nouvel environnement qui lui est imposé pour parvenir à s'y intégrer, tout au moins apparemment.

La deuxième étape pour le garçon surdoué qui rêve toutes les nuits de Septembre et compte discrètement les mois qui le séparent de la majorité, sera d'utiliser judicieusement les clés qu'il a acquises pendant ces deux ans pour élaborer et mettre en œuvre le plan qui lui permettra de retourner en Afrique retrouver celle qu'il aime.


Disons le tout de suite : ce livre n'est pas fait pour émouvoir et le héros principal qui nous raconte son histoire, un personnage hors du commun aussi intelligent que dénué d'affect, est plus inquiétant que sympathique.

Thomas Gunzig ne nous rejoue pas ici l'histoire de « l'enfant sauvage ». Il s'amuse avec une certaine perversité à la prendre à rebours  en se donnant toute liberté de dénoncer à travers le regard naïf du héros notre société aussi vide de contenu que bien-pensante. La sauvagerie des villes « civilisées » vaut bien ici celle de Centre Afrique.

Avec cet humour noir qui caractérise l’ensemble de son œuvre (« un humour naturel, qui ne console de rien, mais permet de donner le change » a-t-il expliqué à ses débuts), il démonte sous nos yeux les rouages de la galaxie Internet pour nous en montrer les dangers et la nocivité, pointe du doigt la solitude et l’égoïsme dominants des êtres dans cette société de consommation qui met notre planète en péril, règle leur compte aux médias, aux politiciens véreux, fait un détour par la pratique de l'arnaque et du chantage…
 
Face à ce tableau aussi inquiétant qu'amer où l'auteur maîtrise à merveille l'art de taper fort tout en provoquant le rire, seuls l'amour et la lecture s'imposent comme valeurs éminentes et salvatrices pour l'individu. Derrière l'appropriation de la lecture louée ici, on voit aussi poindre l'importance pour l'homme de l'éducation et la culture qui en sont les corollaires.

C'est avec ce livre explosif et décapant, déjanté et tendre, cruel et drôle, sombre et optimiste, un excellent cru que nous offre Thomas Gunzig. On ne peut que regretter qu'entre radio, cinéma et théâtre, cet auteur se fasse décidément trop rare en littérature.

Dominique Baillon-Lalande 
(31/08/17)   



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Lectures










Au Diable Vauvert

(Août 2017)
336 pages - 18 €




Photo © Bénédicte Maindiaux
Thomas Gunzig,

né en 1970 à Bruxelles, nouvelliste et romancier, chroniqueur à la radio, écrit aussi pour le cinéma, le théâtre et la chanson.
Il est l'auteur d'une
vingtaine de livres.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia






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