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Jordan HARPER


L'amour et autres blessures


Quinze nouvelles qui nous immergent dans les bas-fonds des Etats-Unis, des Ozarks déshérités avec leurs ateliers clandestins de drogue aux confins du Middle West, du désert à la jungle urbaine, en passant par Los Angeles et ses stars ou Detroit et ses combats de chiens.
Il y est question de haine, de pauvreté, de revanche, de trahison et de vengeance, avec une collection hors-norme de minables, de hors-la loi, qui évoluent dans un monde de pure violence où les braquages à la petite semaine tournent au tragique aussi sûrement que les amours et les affrontements entre dealer au carnage.

Tous les ingrédients attendus dans un tel contexte sont réunis : les bars, les fermes isolées, les banques ou les stations-services en point de mire, les grosses motos ou belles voitures, la drogue, l'alcool, les armes, le sexe et le sang. 
Chaque nouvelle a un protagoniste-narrateur différent (dealer, néo-nazi pro-blancs, tueur à gage, ex-taulard, junkie, barman, dresseur de chien, braqueur) saisi dans une situation paroxystique, acculé et proche de son point de rupture.  Et s'ils viennent de milieux sociaux hétéroclites, la cupidité, la rage et la peur qui les animent sont les mêmes pour chacun d'entre eux. Et tous, même quand l’instinct animal de survie prend le pas sur le raisonnement ou que l'un ou l'autre  tente de frimer de façon pathétique jusqu'à l'instant même du grand saut, se savent intimement et depuis toujours condamnés.

L'auteur tape fort et tire rapidement, accrochez-vous.  En témoignent ces débuts de nouvelles :
« Elle avait un cul en forme de cœur renversé coupé en deux, et c'est ce qu'on appelle une prémonition, mon ami. » (Cheveux roux, cuir noir)
« Et maintenant le dernier sale truc avec ma graisse : mes doigts n'arrivent pas à trouver les impacts de balles. […] Mes mains maladroites n'arrivent pas à savoir quel genre de trous mon corps s'est pris. Est-ce que ce sont simplement des petits replis dans la chair ? Ou pire que ça, Est-ce qu'il me manque des bouts de moi ? (C'est comme faire de la mobylette).

Si Jordan Harper excelle à développer son atmosphère au fil des nouvelles avec une écriture dense et fiévreuse, il y témoigne également d'un goût certain pour l'humour et les formules qui claquent : « Les humains ont fabriqué leur propre cage et ils n'ont pas été foutu de fabriquer une porte », « Nos regards se sont croisés. Dans le sien, il y a d'abord eu de la peur, puis de la douleur, puis de la lucidité, et puis plus rien », « J’ai le sang de trois personnes sur moi et il n’est pas encore midi. »

De multiples références cinématographiques et musicales parsèment ces noirs récits profondément ancrés dans la culture américaine. Mais s'il en utilise et en maîtrise tous les codes l'auteur, loin de jouer les airs d'usage à la gloire de la grande nation, lève ici le voile sur l'envers du mythe que le pays s'est construit.
 « C'est l'heure de la ''horde sauvage''. L'heure de Butch Cassady et le kid. J'espère que quelques flics pisseront le sang avant le dernier plan. « (Le plan C)
« À Hollywood on a le droit d’être un salaud, un bon à rien, un junkie, un cogneur de femme, n'importe quoi du moment que quelqu'un est là pour payer la note. La cliente ne peut pas se permettre un nouveau scandale. […] Voilà en quoi consiste le boulot. Le client doit rester propre. » (Beaux débris)

Ce premier recueil de nouvelles aborde sans concession les facettes violentes et tragiques d'une société sans rêves et sans espoirs où la suprématie de l'argent et de la réussite a transformé l'être en conquérant ou en consommateur. En contrepoint, l'auteur oppose ses anti-héros singuliers et parvient à susciter chez le lecteur de l’empathie pour ces losers violents de l'Amérique profonde (qu'il aimerait pourtant fort peu rencontrer seul la nuit tombée) révélant derrière les pitoyables exploits de ces épaves, ces bêtes traquées ou ces monstres, une part d'humanité.

Jordan Harper (scénariste pour des séries et critique de rock) touche juste et frappe fort.
Chaque nouvelle est une claque et l'ensemble file à cent à l'heure avec une tension maximale. 
Une lecture qui nous laisse les jambes coupées et le souffle court. Et on en redemande.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/04/17)    



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Noir & polar








Actes Sud

(Mars 2017)
192 pages - 19


Traduction de l’anglais (États-Unis) :
Clément BAUDE









Jordan Harper
a travaillé dans la pub,
a été critique de rock et scénariste de séries télé, notamment de Mentalist.