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Gaëlle JOSSE

Vermeer
entre deux songes




Gaëlle Josse consacre ce livre à un tableau, Jeune fille assoupie, peint par Johannes Vermeer alors qu’il avait vingt-cinq ans, en 1657. L’auteure nous explique ce qui l’a intriguée dans cette toile, nous en présente tous les détails, y compris ceux qui ont été effacés, recouverts par le peintre lui-même ; elle nous suggère des interprétations possibles en resituant l’œuvre dans son contexte historique et artistique ; mais, au-delà, elle la confronte aussi à d’autres représentations de femmes, de Vermeer ou de son époque, et même d’Edward Hopper. Et puis, hors des musées et des collections, il y a la rue, la vie. L’art et la réalité se télescopent, s’entremêlent, et un lien s’établit naturellement avec l’écriture.

Gaëlle Josse est fascinée depuis longtemps par l’univers de Vermeer, ces « arrêts sur image », « cette sensation un peu voyeuse de surprendre une scène ». Etudiante elle allait voir les deux Vermeer du Louvre, La Dentelière et L’Astronome. Plus tard, à New York, elle a rencontré la belle endormie au Metropolitan Museum et l’a trouvée très mystérieuse. « Cette jeune femme ensommeillée m'interroge, et la contemplation prolongée de la toile ne fait qu'accroître l'étendue des questions qu'elle me pose. C'est un vertige, dont je ne sais comment j'ai été prise, ni comment je m'en extrairai. »
Elle se trouve face à une énigme et à une multiplication d’interprétations possibles. L’attitude du modèle (cet endormissement sur la table), ses vêtements,  le lieu, rien n’indique clairement qui elle peut  être.
« Mystérieuse identité, variable dans le temps. Est-elle servante ou quelqu’un d’autre ? Les indications de l'époque, lors d'une vente aux 1696, font état d'une servante ivre, endormie à une table. On ne sait à qui l'on doit cette mention, peut-être un simple clerc chargé d'établir un descriptif en vue de la vente... »

Les analyses techniques du tableau ont ajouté au mystère, apportant plus de questions que de réponses.
« Un homme fut tout d'abord présent dans la cour, dans un portrait accroché au mur au-dessus de la jeune pas. Un chien était là aussi, sur la droite, nous apprend la radiographie. De ces deux figures, il ne reste rien. À la place, le mur est un dossier de chaise en bois sombre, sculpté, à têtes de lion, devant un espace vide qui s'ouvre sur une autre pièce, une géométrie de portes, de cadres, à la place. Du gris. Du brun. Du flou. Une absence. »
Qui était cet homme ? Que faisait-il là ? Pourquoi Vermeer l’a-t-il ensuite fait disparaître ? Comme pour toutes ses interrogations, Gaëlle Josse observe, réfléchit, décrypte, propose des pistes, des embryons d’interprétations et c’est aussi ce qui rend ce livre passionnant. Elle nous rappelle les conditions de vie à Delft au XVIIe siècle et les codes auxquels le peintre peut être soumis s’il s’agit d’une commande.

Et puis, au-delà, de l’univers de Vermeer, l’auteure relie sa jeune assoupie à d’autres portraits de femmes, de la Frick Collection ou de la Gemäldegalerie de Dresde, des femmes avec des verres de vin, endormies ou éveillées… L’alcool, le sommeil, les hommes, faut-il y voir un lien avec l’amour, tarifé ou non ?

Cette mise en scène de Vermeer renvoie aussi l’auteure aux histoires qui emplissent les tableaux d’Edward Hopper. Une de ses toiles surtout fait écho à la jeune assoupie.
« Une femme seule, dans un café, en chapeau et manteau, devant une tasse, le regard lointain. Éveillée, elle fixe le vide. Une attente. Une absence. Couleurs froides, décor blafard, inhospitalier. Tout le contraire de chez Vermeer. Et pourtant ce même abandon, cette même solitude, ce même égarement. »

Ces deux images picturales, la femme assoupie et la femme dans un café, vont se superposer dans la réalité de la rue. Dans Chinatown, derrière la vitrine d’un fast-food, une jeune femme s’est endormie devant les restes de son repas. L’auteure est stupéfaite par les correspondances entre cette vision et les toiles qui habitent son esprit.
« Vermeer, Hopper, la rue. Trois égarées, trois infimes maillons d’humanité. Trois inconnues, trois anonymes. Trois énigmes. Trois histoires que nous ne connaîtrons jamais. »

Ces histoires, ces énigmes, ces images, dans les musées ou dans la rue, voilà ce qui nourrit l’imaginaire et répond aux préoccupations littéraires de l’auteure.
« Je comprends alors pourquoi j’écris. J'écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d'abandonnés. Des histoires d’errants qui marchent au bord de leurs gouffres, qui s'égarent dans leur labyrinthe, des histoires de quel amour blessé, des histoires de mal-aimés, de maladroits, d’enfants solitaires, d’humains trop humains, de désarçonnés. »
En lisant ces mots, on voit défiler les autres livres de Gaëlle Josse, ces romans émouvants qui rencontrent un large public et ont été couronnés par de nombreux prix, notamment de lecteurs, de libraires et de médiathèques. Sur notre site, dans son article consacré au Dernier gardien d’Ellis Island, Dominique Baillon écrivait : « Le choix formel du journal, qui se prête facilement aux allers-retours dans le temps, aux ruptures de rythme, au tricotage des évocations intimes avec les portraits des pauvres hères en attente, permet la variété colorée du patchwork, conjugue avec tension la force de la réalité historique et les fragments sensibles de l'individu. » Allers-retours dans le temps, tricotage des évocations intimes, portraits, fragments sensibles de l’individu, c’est tout cela que nous retrouvons ici et ce livre met en lumière, au-delà du lien entre peinture, littérature et, plus largement,  création artistique,  toute la cohérence du travail de l’auteure.

Un livre court et passionnant qui permet de mieux connaître Vermeer, ses tableaux et son époque, mais aussi de partager le ressenti de Gaëlle Josse, un livre qui donne envie à la fois, de voir ou revoir les œuvres du peintre et de lire ou relire les romans de l’auteure.

Remercions aussi l’éditeur pour cette collection, Ekphrasis, qui compte déjà plusieurs dizaines de titres où, chaque fois, l’auteur se confronte à une œuvre d’art. Une belle initiative dont le livre présenté ici montre tout l’intérêt. La preuve par la réussite que l’idée était bonne.

Serge Cabrol 
(09/05/17)    



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Lectures















Invenit

(Mars 2017)
56 pages - 12










Gaëlle Josse
diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique, a déjà publié une dizaine de livres (poésie et romans).


Bio-bibliographie sur
Wikipédia






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de Gaëlle Josse :


Le dernier gardien
d’Ellis Island