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Monique JOUVANCY


Mal parti




Dans la deuxième moitié du XXème siècle, quelque part en bord de Loire il y a une famille presque ordinaire, père, mère, trois enfants et mémé. Banal pour cette époque où les compartiments de la SNCF possédaient des photos de paysages de la France au-dessus des banquettes, où les yéyés faisaient leur apparition.

Le fils ainé perd son petit frère : Le petit frère, il n’en avait pas vraiment souvenir, sa mort ayant sidéré la famille lorsque lui-même n’avait que deux ans et demi. C’est peut-être ce traumatisme qui produira la hargne des parents envers le survivant qui, de plus, ne prend pas le chemin d’une élévation sociale tant désirée par le père cheminot. Chaque semaine les colles arrivaient sous forme d’imprimés roses dans la boite aux lettres. Elles déclenchaient la furie du père, ses coups, gifles qui dévissaient la tête, plus rarement coups de ceinture dont l’effet retard soulageait moins sa rage, ou son mépris silencieux et glacé que subissait la famille entière […] Le père l’avait inscrit au certificat, on ne sait jamais, que risquait-on ? Il était entré en cinquième mais de justesse, une année désastreuse, pire que les précédentes, le père convoqué chaque quinzaine, mortifié d’entendre toujours les mêmes remontrances et se soulageant sur le fils en rentrant, pas de cris mais quelques termes bien sentis qu’il lui crachait entre les dents, l’ayant saisi par sa blouse grise qu’il tournait dans son poing jusqu’à l’immobiliser, petit abruti petit crétin. […] La réussite à l’examen ne compensait pas l’année désastreuse mais qu’est-ce qui aurait pu compenser le désastre auquel le père assimilait le fils. [… ] La mère suivait en tout le père, ne prenait jamais sa défense quand il grondait avec ses yeux noirs ses mains brutales, elle en rajoutait au contraire qu’est-ce qu’il a dans le corps l’animal. Il n’y a que pendant les vacances quand il est envoyé chez un grand-oncle, quand il n’est pas là, que le père s’apaise. Lui parti, la famille se recomposait autrement, il y avait des rires, le père s’assouplissait, faisait des plaisanteries, apprenait des chansons à la petite…

La petite, celle qui est arrivée après l’enfant mort, c’est la narratrice  qui, dans un superbe style où l’oral se glisse dans la narration pour ne faire qu’un, fait le récit de la vie de son frère, si mal parti, si mal démarré comme on dit du côté de la Normandie. Le père meurt d’un infarctus, le fils réussit un concours, est-ce le point de départ d’une vie meilleure ? Le fils devient père, reproduira-t-il ce qu’il a connu ?

La petite nous fait le récit poignant d’une vie provinciale minuscule pendant les trente glorieuses dont les mœurs nous semblent, aujourd’hui, bien lointaines,  celles d’un siècle passé…

Michel Lansade 
(22/03/17)    



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Lectures










Buchet-Chastel

(Février 2017)
160 pages - 14






Monique Jouvancy,
écrivaine et comédienne,
a déjà publié, notamment chez HB éditions.


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