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Louis-Henri de LA ROCHEFOUCAULD


Le club des vieux garçons




La famille de Rupignac est de vieille noblesse. S'il ne reste plus trace de leur château détruit par les guerres successives, le duc, général à la retraite, et sa femme se sentent les héritiers de valeurs et de principes en voie de disparition qu'ils tiennent à défendre et à transmettre. Ce n'est que peu le cas de leur fils, un homme plus absorbé par sa vie professionnelle que par l'éducation de son rejeton François, un gamin décalé depuis toujours et en rupture avec le système scolaire. Le gamin sera donc placé dans une luxueuse pension privée. Ses week-ends, c’est le plus souvent chez ses grands-parents paternels très attentifs à leur unique petit-fils porteur de tous leurs espoirs qu'il les passera.  L'appartement du faubourg Saint-Germain où vivent la duchesse farfelue et l’éminent général semble l'endroit où l'enfant est le plus à son aise. L'originalité d'un autre temps et le verbe haut de ses deux aïeux charment et ravissent l'étrange garçon.
« – Comme tu le sais, François, la passion de ma vie a été la France libre.
– La France libre ?
– Oui, la France libre dans son acception la plus large. La France libre d’hier et celle qui reviendra, je l’espère, un jour… Car nous sommes occupés, François. Tu ne t’en rends peut-être pas encore compte, tu es trop jeune, mais moi, ça me préoccupe : ce pays est contaminé par la médiocrité. […] On dit qu’ils ont la langue de bois ? Pas que la langue, François. Tout le reste. Toutes les parties du corps sans exception. Le buste et les membres. Les tibias en bois. Les rotules en bois. Les cheveux en bois, les mèches et les tonsures. Et leurs ongles manucurés. Et puis les rides, les gestes, les appels du pied, les alliances, les soumissions, les trahisons : tout chez eux est en bois. Quand les températures deviennent rudes certains hivers, je m’en servirais volontiers pour ma cheminée. »

En pension, François, pour la première fois, se fera un ami véritable, un complice de chaque instant en la personne d'un garçon cultivé, mystique ou rebelle à ses heures, nommé Pierre. Un comparse plein d'imagination et d'audace qui comme lui se plaît à se considérer différent, extérieur, voire supérieur à ce monde vérolé par l'ennui et la médiocrité.

La fréquentation assidue de ces grands-parents hors du commun et de l'oncle Albert, un célibataire misanthrope, buveur repenti et chasseur de zèbres ou de cerfs, marquera l'enfant du seau indélébile de la nostalgie. Cette éducation surannée déconnectée de la réalité qui travestit l’adolescent en vieille figure historique avant même qu'il n'ait eu le temps d'être jeune, ne pourra que développer les penchants naturels de celui qui « aime les feux de cheminée, les couchers de soleil, les chaussettes montantes, l'humour anglais et les vestes d'intérieur. La littérature, aussi. Et la contemplation. »

Déjà vieux garçon dans l'âme tandis qu'il suit en dilettante des études de droit, François inadapté, précocement désabusé, faisant fi du souhait maintes fois exprimé par le général de voir son petit-fils assurer la pérennité de son nom et enrichir l'arbre généalogique des Roupignac, rejette en bloc toute idée de carrière et de couple qui le forceraient à intégrer la société.
La mort de son grand-père qui ôtera définitivement au riche héritier toute pression de cet ordre et le besoin de compagnie de sa veuve vieillissante qui se désole que « les ducs encore libres et pas tout à fait gâteux se fassent rares », amène l'étudiant à s'installer définitivement au faubourg Saint-Germain.

C'est alors qu'avec Pierre ils imaginent de créer  le "Club des vieux garçons". Une société secrète qui réunira chaque semaine dans le salon de la duchesse les marginaux de bonne famille incapables ou refusant de s'adapter à la société moderne. La seule contrainte étant d'être célibataire par choix et de ne jamais y parler de politique ou de travail. L'information circule vite et une joyeuse bande d'originaux qui ne dédaignent pas la dive bouteille et pratiquent la farce de potache à grande échelle se constitue.  
Le succès du club est tel que les réunions quittent l'appartement pour une salle du très select « Jockey club ». On y voit peu à peu  les membres s'enhardir à des actions de bizutage de banquiers gloutons, d'hommes politiques vaniteux, de journaleux et ''gendelettre'' médiocres, dont les récits viennent égayer les soirées de plus en plus alcoolisées qui se poursuivent jusqu'au matin. François de Rupignac dans la droite lignée des fastueuses réceptions d'antan dilapide ainsi consciencieusement, avec générosité et panache, une partie de son importante fortune familiale.

Quand la maladie d’Alzheimer transforme progressivement la duchesse à laquelle François est très attaché en fantôme et que Pierre quitte le navire pour endosser l'habit de moine, François fragilisé et un peu las se surprend à douter de l’intérêt de poursuivre ce club qui a fait son quotidien depuis presque dix ans.
Quand son corps fatigué par cette vie de beuverie et de nuits blanches donne des signes de faiblesse, qu'Albert l'abandonne à son tour pour se replier dans son château, quand des copies du club apparaîtront un peu partout dénaturant le projet initial, sa décision est prise : il lui faut refermer cette parenthèse comme Pierre l'a fait avant lui.

Une période de solitude et de vacuité difficile à vivre s'en suivra .Mais soudain une jeune fille  « avec un accent belge à décoller les moules de leur coquille » pousse la porte du bar et…

 

Ce roman met en scène avec beaucoup de fantaisie le parcours initiatique et chaotique d'un héros condamné par les siens à ne pouvoir jamais être ni comme les autres, ni lui-même.
Derrière sa désinvolture souriante d'héritier et son je-m'en-foutisme, François de Rupignac paraît surtout un éternel angoissé  atteint du syndrome de Peter Pan, un être écrasé par le poids de l'histoire familiale et la responsabilité qui lui échoit quant à l'avenir de la lignée Rupignac (une invention pure créée à partir de la contraction de Champignac, village du comte Pacôme dans Les aventures de Spirou, et des Rupificaldiens, habitants de La Rochefoucauld, berceau charentais de la famille de l'auteur).
Il faut reconnaître que si les grands-parents ont un caractère bien trempé et usent d'un mélange de snobisme et de gouaille qui pimente assez joliment le quotidien, s'ils ont pris avec affection la place laissée vacante par les parents défaillants, la bulle dans laquelle ils ont éduqué leur petit-fils n’était pas faite pour aider ce garçon solitaire à s'intégrer dans son époque et à grandir.
Le duc et la duchesse, l'oncle Albert et Pierre tiennent une place aussi importante dans le roman que dans la vie du héros narrateur. L'auteur en dresse un portrait pittoresque et soigné, décrivant l'élégance et les mœurs dépassées de cette vieille noblesse fortunée et oisive en voie de disparition mais n'hésitant pas  à en dénoncer également l'aveuglement, la prétention et le ridicule. Avec un humour anglais féroce qui ne parvient à masquer une certaine tendresse, Louis-Henri de La Rochefoucauld s'amuse avec les codes de l'aristocratie pour finalement s'en affranchir.

Avec la création du "Club des vieux garçon", le scénario vire au joyeux délire, usant et cumulant  situations cocasses et péripéties. Le roman s'anime alors d'un souffle d'insoumission libertaire et une critique à peine feutrée de notre civilisation consumériste et sans idéal s'y glisse.

Louis-Henri de La Rochefoucauld, s'il tient avec Le club des vieux garçons un sujet original lui laissant toute latitude pour exprimer sa fantaisie, use pour ce livre d'un style en parfaite adéquation avec ses intentions : conjuguer élégance, légèreté et réflexion pour se dire, décrire l'aristocratie moribonde et notre monde d'aujourd'hui.
Pour cela il conjugue avec talent de courts chapitres rédigés d'un style alerte, des répliques bien troussées au langage à la fois suranné et truculent, un humour anglais d'une causticité redoutable, un goût prononcé pour le second degré et l'autodérision, qui permettent au lecteur de beaucoup s'amuser à la lecture de ce roman gentiment foutraque et éminemment distrayant.

Dominique Baillon-Lalande 
(05/04/17)    



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Stock

(Février 2017)
250 pages - 20














Louis-Henri de
La Rochefoucauld

né à Paris en 1985, journaliste à Technikart, Schnock et GQ, est l’auteur de six romans.


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