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Philippe LACOCHE

Le chemin des fugues



À soixante ans, Pierre Chaunier est un journaliste à l'ancienne, « un homme des temps d'avant ». Mais  jusqu'à ce que les nouvelles technologies lui pourrissent l’existence, il tenait bon. Il avait même réussi à arrêter de boire alors que le départ de sa  jolie liane de chanteuse avec laquelle il vivait l'avait planté là le plongeant dans un désarroi que n'égalait que sa douleur. Mais l'évolution de son métier tant aimé et son quotidien dorénavant soumis à un logiciel de mise en page qu'il ne parvient pas à maîtriser vont l'achever. Ni le psychanalyste qu'il consulte, ni le Prozac qu'il lui prescrit ne parviennent à juguler ses angoisses et à lui éviter la dépression qui s’aggrave jour après jour.
« C’est affreux, la technologie quand ça déconne. On se sent impuissant, tout petit, démuni.[...] Je veux l'odeur du plomb, celle du papier ; je veux entendre le crépitement des claviers à écrire. Et surtout, surtout, ne plus être dépendant de cette saleté d’informatique, de ces logiciels capricieux, de ces prétendues modernités qui me donnent la nausée. »
Il finit donc par fuir et se réfugier dès que possible au DBLP, bar d'habitués où le patron Pirate offre une Pucelle (bière artisanale du Nord) de bonne tenue qu'il aime à consommer jusqu'à plus soif avec son compère Jean-Claude Depard, un ancien légionnaire reconverti dans le commerce, avec lequel il passe toutes ses soirées. Les cuites et les conquêtes d'un soir s'accumulent lui laissant un goût amer, l'image de l'envoûtante dame brune entraperçue un soir qu'il  a baptisée « l’Orangée de Mars » n’en finit pas de le hanter... Bref, il sombre.
Les lendemains au journal, malgré de solides amitiés comme celle du jeune Keith,  en sont encore plus difficiles.
« Tu n'as rien compris. [...] Il veut tourner le dos au capitalisme et à ses bras armés : les dérives de la haute technologie qui permet au patron de laisser de côté les vieux qui coûtent trop cher. [...] Chaunier veut une société réellement égalitaire, c'est un coco à l'ancienne. Il rêve du monde d'avant, de la France d'avant plutôt. [...] D'un côté une vraie gauche, de l'autre une vraie droite, au milieu un vrai centre. Et ces trois-là savaient se serrer les coudes quand notre fichu pays avait des difficultés. Aujourd'hui les politiques se serrent la main quand leurs mesquins intérêts financiers sont en danger. » explique l'ami devant la machine à café à un jeune stagiaire.

Jean-Paul qui a hérité d'une maison dans le Vaugandy, un endroit complètement enclavé, oublié du monde et ravitaillé par les corbeaux, informe son ami qu'il voit partir à la dérive que L'Écho du Vaugandy, « le dernier journal d'Europe à travailler encore au plomb, à l'ancienne en typographie » dont le patron est un de ses amis, recherche un journaliste. 

Partir vers cette contrée proche de la ville de son enfance où son copain de beuverie demeure régulièrement, représente pour le journaliste au bout du rouleau une perspective bienvenue de retour aux sources et une planche de salut. Refusant sa démission le patron de son journal dubitatif lui accorde une année sabbatique pour tenter l'aventure sans trop de risque. Après avoir facilement séduit le propriétaire du titre à l'ancienne, bon vivant et rétif à toute modernité, c'est donc avec bonheur qu'il renoue avec ses pratiques anciennes pour ouvrir les "événements" locaux.

La deuxième partie du livre se déroule donc dans ce Vaugandy, contrée imaginaire du département de l'Aisne lui bien identifiable. Ne serait-ce ce Jaunard omnipuissant dont il a encore du mal à comprendre l'influence et qui l’inquiète un peu bien que tous semblent l’apprécier, celui que Depard très présent nomme affectueusement le « nain hargneux » retrouve ici son équilibre et s’intègre facilement à sa nouvelle vie. 
L'épisode des deux compères dans un centre proche de désintoxication qui tourne à la farce en sera un épisode truculent.

 

Tout cela compose une histoire touchante d'un soixantenaire perdu dans le monde libéral et informatique actuel qui cherche à retrouver le pays de ses rêves.
On y retrouve évidemment les obsessions coutumières à l'auteur : ses amours, les copains,  les trente glorieuses, la pêche, l'alcool, la littérature et le rock.
« La mélodie de Anarchy in UK, le brûlot des Sex Pistols, lui sauta à la mémoire à la vitesse d'une tique sur le mollet d'un randonneur. Elle s'y incrusta ; ce n'était pas désagréable. » 
Mais au-delà de la fragilité d'un homme vieillissant qui  voit ses repères politiques et personnels disparaître et se bat contre son addiction à l'alcool, ce qui s'affirme ici c'est aussi la quête permanente de la beauté et la douleur d'être confronté à une société gagnée par l'argent et la technologie qui exclut les plus démunis.
« C'était donc ça la vie ? La pourriture lente d'un temps insaisissable, glissant comme une anguille ? [...] Il avait envie de boire pour oublier ces années mortes. »
On y entend, pour la première fois chez son personnage, un de ses doubles en homme assagi, nostalgique mais presque serein par instant, l'acceptation de son âge et de l'avenir qui se présente, tant que dans son quotidien l'équilibre se fasse entre l'agitation mercantile et technologique de ce nouveau monde imposé et l'amitié fraternelle, le goût du travail bien fait, la mémoire et l'émotion artistique. C'est en interdépendance avec les autres qu'il parvient à se tenir debout et si la réalité souvent l'accable ce livre est une belle ode à l'amitié et à l'être humain en général.
 
Le style classique en diable est impeccable et le jeu avec les références culturelles permanent. « Eric, un petit homme blond-roux, dynamique et sympathique, semblait sorti tout droit d'un roman de Marcel Aymé ou d'un film de Jean Girault. » 

Ces chemins de fugues dont le titre est en parfaite adéquation avec le contenu, est un roman toujours aussi pudique, peut-être moins brillant et moins élégant que les précédents mais qui y gagne en énergie et en émotion. On retrouve le Philippe Lacoche plus sociologique de ses débuts, entre rage, engagement et générosité qui, délaissant son intimité amoureuse pour porter son regard sur le monde qui l'entoure, retrouve un souffle plus puissant.

Ceux qui sont réceptifs à cette alchimie fragile entre la sensibilité, le sentiment, la poésie et la critique humoristique de notre monde contemporain, apprécieront à coup sûr ce héros nimbé de nostalgie qui sait magistralement s'entourer, rebondir et tisser des liens avec les lecteurs qui l'accompagnent.

Dominique Baillon-Lalande 
(24/08/17)    



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Le Rocher

(Août 2017)
320 pages - 19,90







Photo  Arnaud Plancq
Philippe Lacoche

né en 1956 dans l'Aisne, écrivain, journaliste et parolier, Prix Populiste 2000, a déjà publié une trentaine de livres.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia









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