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Geoffrey LE GUILCHER


Steak Machine


En ouvrant un livre qui parle des abattoirs, on s’attend à trouver une dénonciation sur le sort infligé aux bêtes, ces porcs, ces vaches, ces taureaux qu’il faut abattre en masse pour remplir les rayons viande de nos grandes surfaces et de nos boucheries. On s’attend moins à y trouver une dénonciation des conditions de travail des salariés. C’est pourtant sous cet angle que Geoffrey Le Guilcher a décidé d’aborder le sujet.

On découvre vite qu’il a eu raison car tout est lié. Au fil des pages, on en vient en effet à se dire que chacun est l’animal de l’autre. La vache est l’animal de l’ouvrier et l’ouvrier l’animal de l’entreprise. Le seul à ne pas être broyé est le dirigeant, non pas un être mais une entité qui se balade entre actionnaires et directeurs de supermarchés.

Des pattes coupées des bêtes aux dos et cervicales fracassés des salariés, tout n’est que sauvagerie. Tandis que la bête s’agite au bout d’un crochet, assommée plus que morte, l’ouvrier se brise les poignets, reçoit du sang dans les yeux ou se courbe à en avoir les reins rompus. Tout cela à un rythme effréné, la chaîne rythmant la cadence à coups de Tululu aigus qui vrillent les cerveaux.

La différence est que l’homme a le choix d’être là. Pourquoi, oui pourquoi faire ce travail s’il est si pénible et si inhumain ? Il y a autant de raisons que de salariés mais une, sans doute, résume toutes les autres : les abattoirs embauchent quand d’autres secteurs n’embauchent plus. Les abattoirs proposent même un treizième mois, une mutuelle compétitive et fonctionnent volontiers à la prime. De quoi attirer le chômeur, le sans diplôme, l’immigré. Ils viennent du Sénégal, du Portugal, de Tunisie. Ils viennent pour gagner l’argent qui leur permettra, le week-end, de faire une côte de bœuf au barbecue.

Ils y ajouteront des bières et du rhum, du shit ou de la cocaïne, des antidépresseurs et des anti-inflammatoires en tout genre : il faut bien tenir. D’autant que l’entreprise n’apprécie guère les arrêts de travail. « Les damnés de la viande », comme les nomme Geoffrey Le Guilcher, le savent : ils ont vendu leur corps au Diable.

Durant un mois et demi d’infiltration, l’auteur les a tous fréquentés. Il a travaillé avec eux, mangé avec eux, fumé avec eux, bu avec eux. Il a respiré la même odeur qu’eux, transpiré avec eux. Eux. Des salariés qui, comme les bêtes qu’ils dépècent, ne réclament finalement qu’une chose : que soient respectées les lois que des chercheurs et des vétérinaires ont fait voter, des lois qui les rendraient dignes les uns et les autres.

À quand cette dignité ? On ferme le livre en sachant qu’elle n’est pas pour demain.

Isabelle Rossignol 
(28/11/17)    



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Goutte d'or

(Février 2017)
170 pages - 12