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Bertrand LECLAIR


Perdre la tête


Bertrand Leclair est connu comme écrivain mais aussi comme critique littéraire. Dans le travail romanesque qu’il a mené ici, les deux arts se rencontrent et se combinent, l’ensemble créant une langue que l’on sent cérébrale plus qu’émotive. C’est un style. Un style dans lequel les lecteurs se doivent d’entrer, comme si l’auteur établissait avec eux un pacte : suivez-moi et vous comprendrez mieux ce qui emplit les têtes.

Car le personnage de Perdre la tête, s’il l’a perdue pour une femme, ne l’a pas perdue pour penser. Cloué à Rome dans un lit d’hôpital – où sa belle l’a conduit après avoir tiré sur lui – il n’a plus que cela à faire. Il pense, il pense, il pense. Il reconstruit les heures, pèse chaque mot dit ou tu, revoit chaque geste – l’esquissé ou le voluptueux, le fragile ou le banal. Hanté par une histoire où il est entré sans se méfier, il espère ainsi retrouver la raison.

C’est un livre à huis clos, que l’on pourrait presque imaginer voir se dérouler au théâtre si le théâtre permettait de faire entendre les pensées. C’est un livre où le sens des vies à quatre est interrogé. Aime-t-on encore sa femme si on la trompe avec une autre ? Aime-t-on l’autre si on l’aime tout en restant avec sa femme et sans lui demander de quitter son mari ? Que sont les corps sans tête, les corps qui plongent dans l’exaltation du sensuel en se coupant du crâne ? Où est le vivant ? Dans la pensée ou les sens ? Ce sont ces questions que l’on se pose avec Wallace, incarnation de l’anti-héros : pauvre erre qui a cru pouvoir aimer quand il n’était que dupé.

Cérébral, le roman devait donc l’être tant il faut d’analyse et d’introspection avant de refaire surface. Pour autant, de très belles pages érotiques constellent l’ouvrage, comme pour prouver que le corps domine l’esprit en toutes circonstances.

De réflexions en réflexions, c’est aussi l’Italie actuelle que l’on découvre. Le mari de la maîtresse est démesurément riche et son argent ne lui vient pas que d’affaires honnêtes… Un monde obscur se dessine là, entre les lignes. Mafia, trafic sur le dos des réfugiés, marché de l’art infesté par le politique. Nul ne sort brillant de cette histoire où chacun semble bel et bien avoir perdu la tête.

À nous, lecteurs, de savoir où nous irons mettre la nôtre. Perdre la tête, au fond, nous incite à cela : trouver notre propre raison en dépit de l’abrutissement de quelques décérébrés qui mènent la danse.

Isabelle Rossignol 
(14/09/17)    



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Mercure de France

(Août 2017)
256 pages - 19,50




Bertrand Leclair,
né à Lille en 1961, est romancier, essayiste, dramaturge, journaliste
et critique littéraire.


Bio-bibliographie
sur le site de
la Maison des écrivains
et de la littérature



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