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Yamen MANAI


L’amas ardent


Voilà un roman extrêmement fin, drôle et émouvant, tenant du conte et de la fable, qui construit au fil des chapitres un parallèle très réussi entre l’attaque des ruches par les frelons asiatiques et celle du pays par les islamistes, l’origine de la première calamité ayant d’ailleurs peut-être à voir avec la deuxième. Comme dans les contes, le pays n’est pas nommé et les personnages historiques sont désignés par des adjectifs « le Vieux » pour Bourguiba, « le Beau » pour Ben Ali…

Le héros de ce roman est un apiculteur, le Don, passionné par son métier et très attaché à ses abeilles, ses "filles" comme il les appelle. Il habite sur une colline fleurie, près d’un petit village, Nawa, à une vingtaine de kilomètres de la ville de Walou. Il vit seul avec ses abeilles et son âne. Tout le monde l’estime beaucoup au village, d’autant plus qu’il leur fournit un miel de grande qualité. Mais au moment où commence cette histoire, le Don est à genoux devant une ruche, se lamentant sur la mort de ses abeilles, éventrées, coupées en deux. Il va devoir veiller jour et nuit pour trouver qui a pu massacrer ainsi toute la population d’une de ses ruches en si peu de temps.

Pendant ce temps, le « printemps arabe » bat son plein dans le pays. Le Beau s’est enfui, des élections sont organisées et la campagne électorale cherche à toucher tous les habitants même dans les villages les plus éloignés. À Nawa, « les villageois étaient tout chamboulés. Pour la plupart, ils n'avaient même pas choisi leur conjoint qu'il leur fallait aujourd'hui choisir par qui ils allaient être gouvernés. » Des caravanes militantes sillonnent le pays. La première qui atteint Nawa est l’officielle, celle qui apporte un bureau de vote préfabriqué et « des kilos de tacts présentant la soixantaine de partis politiques convoitant les sièges confortables qui avaient vu le jour en quatre mois » Mais la plupart des villageois ne savent pas lire…
La deuxième caravane « ne comptait que des hommes barbus qui arboraient un drapeau noir floqué d’un pigeon blanc ». « Les haut-parleurs envoyaient des décibels de chants religieux à la gloire de Dieu et du prophète l’Ultime du Nom, et les coffres de ses pick-up étaient blindés de caisses de nourriture, de couvertures et de vêtements. » La consigne était simple : « Une fois dans l’isoloir vous cochez ici, cochez le pigeon ! »
Quelque temps plus tard, lorsque le Don retourne au village, il n’en croit pas ses yeux :
« Les femmes étaient de noir nippées de la tête aux pieds, et les hommes, qui avaient lâché leur barbe, étaient flanqués de longues tuniques et de coiffes serrées. Tous le saluaient en récitant moult et moult prières sur des pro­phètes qu'il connaissait et d'autres qu'il ne connaissait pas. Plus rien ne lui était familier. »
« Les premières élections libres de l'histoire du pays. Quelle fierté ! Mais la montagne accoucha d'une souris barbue, et le parti de Dieu se hissa au pouvoir. »
Le Don s’empresse de retourner dans sa colline…

À force de patience et d’observation, il a compris l’origine du mal qui tue ses abeilles. Il assiste (et nous avec lui) à l’attaque d’une ruche par un essaim de frelons. Des pages très fortes. Une vraie scène de guerre avec une stratégie et une violence auxquelles ses abeilles ne savent pas résister. Lui-même se sent impuissant à les protéger durablement…

Il va donc capturer un des assaillants et, grâce à une institutrice qu’il a connue lorsqu’elle était petite fille, il va chercher à identifier son nouvel adversaire.
D’où viennent ces frelons ? Où se sont-ils installés ? Ses abeilles pourraient-elles apprendre à  se défendre contre leurs attaques ?

Au prix de beaucoup d’efforts et grâce à des amis précieux, le Don trouvera les réponses à ses questions. Le titre du roman est l’une de ces réponses. Nous vous laissons le plaisir de la découvrir.
Evidemment, le parallèle est tentant entre ce que subissent les ruches et ce qu’est devenu le village…

Yamen Manai nous offre ici un très beau roman à échelle humaine mais à portée universelle. La défense farouche de la liberté, le respect de l’autre mais aussi de la nature qui nous entoure et nous nourrit, l’importance de l’éducation, la lutte contre les forces de l’argent et l’obscurantisme fanatique qu’elles financent, la nécessité du rassemblement de toutes les bonnes volontés, ce sont toutes ces valeurs et bien d’autres encore qui sont prônées au fil des pages où se mêlent l’humour et l’inquiétude. Nous suivons le Don dans ses aventures et dans ses réflexions mais aussi dans le récit de certains souvenirs de sa vie avant qu’il ne soit devenu apiculteur. Un beau personnage, droit, courageux et émouvant, qui cherche à faire face, avec son intelligence et grâce aux amitiés qu’il a su construire, à des fléaux redoutables. Voltaire écrivait qu’il faut cultiver notre jardin, Yamen Manai, reprenant la forme du conte philosophique, montre qu’il faut aussi savoir s’occuper de ses ruches. Le combat des Lumières contre l’obscurantisme est toujours d’actualité.

Serge Cabrol 
(27/05/17)    



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Elyzad

(Avril 2017)
240 pages - 19,50









Yamen Manai,
né en 1980 à Tunis, est ingénieur et vit à Paris. L’amas ardent est son troisième roman.