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Paul-Bernard MORACCHINI


La fuite

« Fuir le commun des hommes, me livrer aux bras de mes besoins véritables, me recentrer sur mes aspirations propres. Ce n'est pas de l'égoïsme, cela vaut mieux que ça. Et puis c'est préférable, pour moi comme pour les autres. Je suis condamné à l'isolement. Avec un peu de chance, je peux prendre perpette ! »

Bien étrange roman que ce premier roman de Paul-Bernard Moracchini qui cite d'emblée un extrait des Trophées de José Maria de Heredia, Le Dieu Hêtre. Le ton est donné :
« La forêt maternelle est tout son horizon
Car l’homme libre y trouve, au gré de la saison,
Les faînes, le bois, l’ombre et les bêtes qu’il force
Avec l’arc ou l’épieu, le filet ou l'amorce,
Pour en manger la chair et vêtir leur toison. »

Le narrateur, un homme jeune, dégoûté des multiples facettes de sa vie ; d'abord, enfant fragile couvé par sa mère, arraché à sa maison natale en pleine nature pour raisons de santé, il se sent responsable de la dépression puis de la mort de son père, obligé de vivre en ville. À la fin de l'adolescence, il devient "mi-junky, mi-Rocky" – « La nuit venue, sous l'effet des drogues, posséder d'une incontrôlable fureur, j'étais à tout moment capable de passer de l'homme à l'animal. Devenant un être bestial, rival barbare ou amant illuminé, je me tenais prêt à tous les saccages. » – pour finir jeune cadre conformiste à l'avenir tout tracé. « La spirale se met ensuite très vite en place, il faut se lever à heure fixe pour aller gagner des sous qui ne seront jamais nôtres. Se lever, dans une sempiternelle routine, parmi la masse travailleuse, et se coucher le soir, sans même savoir si c'est pour se relever ou pour sombrer dans l'anonymat du posthume. Mais quitte à s’enrôler, autant le faire avec panache ! […] La maison était accompagnée d’un crédit dont le nombre d’années dépassait celui de mes anniversaires, ainsi que d'un chien dont la race ne soupçonnait même pas la notion de chasse. Mais je portais le masque aveuglément et avais alors la conviction profonde que tout cela me plaisait et même me correspondait. »

Le roman débute dans le train, en même temps que "la fuite". Le narrateur s’y livre à une dernière provocation, symbolique pour lui, en jetant par la fenêtre ses boutons de manchette en or sous les yeux ébahis de « jeunes coqs comme il y en a tant, des acteurs de province fiers et inconscients de leur propre puanteur et ignorant l'inutilité de l'existence qu’ils mènent. »

Enfin, le narrateur arrive dans une région montagneuse dont il veut rejoindre « le refuge des cimes. Le refuge de mon enfance dérobée. »

Roman étrange, à la fois par son ton provocateur – « Une fourmilière sous la pisse, c'est comme un cortège sous l’orage : c'est beau et joyeux de désordre. Ça vous donne foi en la vie, ça vous fait croire que tout n'est pas perdu, il y a encore place pour l'imprévu, et qu'on peut assister à d’ultimes sursauts impulsifs. » – et ses tendances suicidaires – « Il pourrait nous foutre en l'air tous les trois que ça m'arrangerait presque. » – où la frontière entre "la réalité" et "le rêve" est tellement floue qu'on ne sait plus si le narrateur vit ce qu'il raconte où l'imagine.

Les quatre parties du roman sont construites sur le même schéma : récit de la fuite proprement dite, on est dans le présent de la narration, dans de sauvages épisodes de l'équipée qui sont entrecoupés de flash-back du passé et, en italiques, de rêves et/ou de poèmes.

On est emporté par la violence du ton, le côté forcené et ultime de ce violent retour à la nature comme il est d'ailleurs prôné en italiques, à la fin de l'histoire, sorte de message d'adieu du narrateur. « Je vous parle d'embrasser la nature à s’en déchiqueter, de se perdre en ses méandres, de s'enlacer dans ses ronces, d'y mourir s’il le faut... »

Sylvie Lansade 
(31/08/17)    



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Lectures








Buchet-Chastel

(Août 2017)
160 pages - 14










Paul-Bernard Moracchini,
auteur-compositeur-interprète, vit entre la Corse et Nice. La Fuite est son premier roman.