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Gaël OCTAVIA


La fin de Mame Baby


Une petite ville de banlieue anonyme avec son herbe rare, ses barres d'HLM tristes, son grand centre commercial et son petit centre socio-culturel  doté d'une scène et d'un cinéma, abritant les associations locales  notamment l' « Assemblée des Femmes ».

Le roman a pour narratrice Aline, jeune femme noire devenue infirmière à domicile, revenue dans "le quartier" après sept ans d'absence sans que personne ne la reconnaisse.
« Moi qui avais appréhendé ces retrouvailles avec la ville qui m'avait vue grandir, j'ai goûté l'expérience d'y être une étrangère. Il m'a semblé que c'était la meilleure manière d'être de retour. » 
Elle s'occupe journellement de Mariette, une femme recluse et abandonnée que la vie a abîmée et jetée dans les bras de l'alcoolisme.  Comme le lui a expliqué Suzanne (appelée « la petite blanche » par sa patiente noire pendant sept ans) qu'Aline vient remplacer, Mariette outre le ménage, les courses, la préparation des repas et les soins a surtout besoin d'une oreille pour l'entendre égrainer ses souvenirs. Avachie dans son rocking-chair un verre de vin rouge  à la main, elle ressasse sa vie gâchée, ses deux maris, et surtout son fils adoré, Pierre. « Mariette avait chéri, caressé, nourri l'éclatement de beauté qui, quotidiennement, avait fait rage sous ses yeux. » Ce n'était en fait qu'un voyou au visage d'ange, un garçon à « la violence dans la peau » qui terrorisait tout le quartier avant de succomber lors d'une bagarre au seuil de ses vingt et un ans. Une tragédie qui a peu à peu enfermé dans la folie celle qu'à «l'assemblée» on appelle «la mère du monstre». Aveuglée par le drame qui l'a détruite, elle n'a jamais reconnu en « la petite Blanche » qui lui tenait compagnie, l'amante de Pierre qu'elle surnommait « sale pute blanche » quand elle la croisait autrefois.  Suzanne et Mariette, sans le nommer jamais, pleurent donc le même disparu sans que la mère ne s'en rende compte. Qui est cette femme qui entend chaque jour à sa porte  crier  « maman » et qui déclare ne pas avoir eu d’enfants, alors que son fils fut l'amour et la catastrophe de sa vie, qu'à côté de la photo de celui-ci  une tache blanche sur le mur semble désigner un  membre familial absent ? Un autre enfant ?  Pourquoi Mariette que personne n'accuse affirme-t-elle avec tant de véhémence ne pas avoir tué Mame Baby ?

Mame Baby, figure tutélaire qui donne son titre au roman, est une fille de pasteur surdouée, brillante élève de l'Ecole Normale Supérieure à Paris,  faussement fragile mais terriblement déterminée, qui prend en main son destin. Pleinement femme mais refusant la maternité, elle s'était très vite sentie responsable de « ces enfants, ces lycéens plus vieux qu'elle, de leurs frères, de leurs sœurs, de leurs parents, du quartier. Elle comprit que c'était cela, être Mame Baby pleine et entière, qu'il en serait ainsi désormais, et que cela était lourd et terrible ».  Alors « la perle du quartier » s'est faite trait d'union entre les familles, incarnant un mythe dont les jeunes filles des cités s'inspirent pour s’émanciper, comme « un rempart efficace à la violence » dit-on à l'Assemblée des Femmes. Sa mort en pleine jeunesse auréolée de mystère l'a promue au rang d’icône, de référence pour ces  résistantes qui soignent sa légende et entretiennent sa mémoire en transmettant ses récits de mère en fille. Mame Baby incarne la lutte et l'auto-détermination, c'est un symbole d'émancipation et d'entraide entre femmes.
L’Assemblée des femmes où elles se retrouvent pour échanger, partager, se soutenir, fonctionne sur « un escadron de femmes qui a choisi Mame Baby comme guide, faisant de sa vie un évangile ». En Martinique, chrétiens, adventistes, évangélistes, témoins de Jéhovah, catholiques, régentent la vie sociale et culturelle, relayés en grande partie par les femmes. Alors leurs guides, « émissaires du Père, du Fils ou du Prophète » s’inquiètent : « L'assemblée des Femmes grossit de jour en jour. Son expansion est la seule comparable à celle des évangélistes. »
Derrière les femmes flottent les silhouettes des mères, celles qui protègent mais aussi celles qui rejettent, ou, comme Mariette, se rendent coupables d'avoir trop et mal aimé. Les maternités en question, refusées ou en souffrance, les difficultés qui engluent ou pervertissent les relations mère-fille, le poids des traditions, les liens familiaux et leurs secrets, ce tissu intime, soyeux, rugueux ou déchiré qui enveloppe chacune, se trouve dit ici à hauteur d'un monde fait par les hommes et pour eux seuls. 
Si les figures féminines sont ici maîtresses du jeu, les hommes, volages et infidèles ou prêcheurs intégristes, caïd de cinéma ou mauvais garçon et basketteur génial converti, maris indifférents ou brutaux, amants bannis, jalonnent le récit, apportant le bonheur ou le malheur des femmes à leur suite. La domination des garçons sur les filles, les espoirs déçus, le racisme, la violence, la séduction et la religion sont des thèmes sous-jacents qui affleurent en permanence dans le roman.

Certes le démon à face d'ange qu'est Pierre semble a priori au croisement de toutes ces histoires mais c'est autour de trois personnages de femmes (Mame Baby, Mariette, Aline) que le roman se structure, sous la forme d'une quasi enquête policière à leur sujet. Chacune tour à tour paraît au lecteur prendre la place du personnage principal avant de laisser un temps la place à une des deux autres. Au fur et à mesure de leurs révélations, elles témoignent de la vie du Quartier à leur époque avec ses travers et ses mutations, mais se font aussi chantres de la condition féminine sur deux générations. Ménageant le suspense, dévoilant très progressivement ce qui les unit et les sépare, amenant leurs destins à s'entrechoquer parfois, n'en gommant ni la frustration, ni la haine, ni la tendresse, Gaël Octavia tisse minutieusement sa toile, y semant parcimonieusement des indices pour composer un portrait éclaté et puissant de la Femme en général. Ces secrets dévoilés au compte-gouttes, ces parts d'ombres troublantes, attisent la curiosité du lecteur qui, une fois le puzzle de l'itinéraire personnel de chaque héroïne reconstitué, s'est attaché à chacune d'entre elles.

Usant alternativement du style direct ou indirect, d'une omniprésence des images (comme celle du chocolat chaud épicé plusieurs fois évoqué qui finit par exciter nos papilles), s'appuyant sur la technique du fragment pour composer ses portraits avec un subtil dosage de vides et de pleins, la dramaturge Gaël Octavia fait ici preuve d'une maîtrise remarquable de son sujet et de son style pour un premier roman.
Son mystère, son atmosphère, sa musique, sa puissance qui lui confèrent toute sa personnalité, font de la lecture de ce livre une aventure forte et originale à recommander.

Dominique Baillon-Lalande 
(26/10/17)    



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Lectures








Gallimard

Continents Noirs
(Août 2017)
176 pages - 16










Gaël Octavia,
née en Martinique, est dramaturge, réalisatrice et artiste peintre. La fin de Mame Baby est son premier roman.


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