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Emmanuelle PAGANO

Saufs riverains
Trilogie des rives, II



Une photo représentant les dernières vendanges dans la vallée du Salagou où son grand-père paternel possédait deux petites vignes noyées sert, après les vallées ardéchoises évoquées par Emmanuelle Pagano dans le premier volume de la Trilogie des rives, Ligne et Fils,  de déclencheur au récit.
Ce cliché a été pris par la mère de l'auteur juste avant qu'elle ne perde les eaux et accouche d'elle et sa sœur jumelle (son « à peine petite sœur ») à une centaine de kilomètres à peine. Ces exploitations, noyées en 1960 par la construction du barrage d'avant la création du lac artificiel vite devenu source touristique de proximité, elle ne les a jamais connues. 

Un plateau sépare le pays « d’en bas » de son père sur les rives du Salagou de celui « d’en haut » de sa mère sur celles de l'Alrance, que l’eau rassemble et fait se ressembler. Emmanuelle Pagano pensait se centrer dans ce deuxième volume de la Trilogie des rives à sa famille paternelle mais la révélation par un oncle proche d'un secret familial du côté maternel va venir parasiter puis s'installer dans le récit sans y avoir été vraiment invité. Trop de liens naturels comme la circulation des hommes et des bêtes de part et d'autre,  celle des ressources essentielles comme le sel, les céréales et le lait et surtout le poids de l'eau avec la création d'un barrage dans chacune des communes, reliaient naturellement ces deux points Aveyronnais.
« Le Larzac est un pays sculpté en profondeur par l'eau, en surface par les troupeaux et le vent. On se demande d'ailleurs si le vent n'est pas le vrai gardien des troupeaux, tant il vient avec les bêtes, aboie dans leurs flancs, gratte la terre à leurs sabots. »

À partir de cette famille,  c'est toute l'histoire de cette région depuis  1675 à nos jours qui se reconstruit sous nos yeux à partir d'événements ou de personnages divers. Ce seront des châtelains ou notables, des paysans, bergers ou vignerons, mais aussi des infirmiers psychiatriques ou des  ecclésiastiques, issus du clan, les ayant croisés ou ayant simplement compté durant ces trois cent ans pour la vie du village. Certaines figures – comme un bénédictin facteur d’orgues ou un député-maire médecin qui a amené l'eau au village du bas installant pour tous une fontaine sur la place avant de créer une maison médicale naturiste intégrant l’hydrothérapie dans les années 30 – sont particulièrement fascinantes et s'y taillent une place toute particulière.
Et ces récits éclatés que seuls les lieux et la présence de l'eau réunissent, s'ancrent dans la vie quotidienne et l'humain avec pudeur mais émotion. Ils s'attachent aux faiblesses des uns, à la servilité, l'ambition ou la révolte des autres, évoquent le combat pour la survie et la lutte de classe, dénoncent la précarité particulière des femmes, s'arrêtent parfois sur ces addictions à l'alcool ou au jeu qui a joué un rôle déterminant dans la transmission des terres ou propriétés entre familles.

Présent aussi, bien sûr, l'épisode du plateau du Larzac devenu de 1966 à 1976 l'objet d'une lutte unissant pour la première fois paysans, hippies et militants politiques venus de tout le pays pour s'opposer au projet d'extension du camps militaire.
« Les cent trois paysans, principalement des éleveurs, sont des gardiens du paysage. Mais cette guerre de l'horizon, cette guerre des vents, cette guerre des drailles et des capitelles, des devèzes et du silence, bientôt gagnée contre la militarisation des sols, très vite perdue face à l'infrastructure routière, n'est qu'une bataille de rien devant l'industrialisation de l'alimentation. »

À la fin du livre, le présent de l'auteur et l'histoire des lieux se rejoignent par l'oncle qui l'a accompagné dans cette exploration du passé gagné par le vieillissement qui après lui avoir ouvert les portes du passé perd peu à peu la mémoire et voit sa propre maison menacée par la création d'un chemin touristique permettant aux touristes de faire le tour du lac.  

 

Dans ce récit chronologique et sédimentaire, à partir de huit dates ayant toutes un rapport à l'eau, en huit chapitres écrits au présent de l'événement évoqué, Emmanuelle Pagano avec une puissance poétique toute personnelle déborde du cadre généalogique qu'elle s'est initialement imposé. « Les personnages, plus ou moins inspirés de personnes réelles, ont été largement transformés, et la narratrice, si elle ressemble beaucoup à l'auteur, ne saurait être confondue avec elle », précise l'auteur elle-même dans la postface.
Au-delà de l'histoire de ces lieux où s'est déroulée son enfance et de celle de ses ascendants, c'est de façon plus universelle le rapport entre l'homme et la nature, la question de l'agriculture, celle de l'aménagement du territoire et du tourisme qui se trouvent ici abordées.
« Le tourisme avant le goéland leucophée, le ragondin, l'écrevisse et le silure, est devenu le principal nuisible. Endémique, il s'étend partout autour du lac. »

Si l'écrivain après avoir minutieusement mené son enquête utilise le paysage, les archives et les cartes, les souvenirs et les témoignages intimes, comme matériaux d'écriture, elle ne se laisse pas enfermer et étouffer par cette masse de documents disparates. « Les cartes ne coïncident jamais vraiment avec les lieux, encore moins avec la mémoire, elles se superposent aux souvenirs sans jamais rien ramener du passé. »
Patiemment, lentement, avec autant de détours que d’obstination  elle interroge la place essentielle prise par l'eau tant pour l'homme que pour la végétation, l'érosion des roches et la faune locale et évoque en parallèle la main des agriculteurs et des ingénieurs qui elle aussi façonne le paysage au fil du temps. Ce faisant elle s'attarde également sur les innovations et développements techniques qui ont permis et accompagné ces mutations. Ce n'est pas en historienne qu'elle se positionne mais, à distance égale et  hors jugement, entre sociologie rurale et écologie, par le biais d'une recréation personnelle et libre. 

Ce travail de documentation sur plusieurs années ne gomme aucunement cette sensibilité qui fait la patte de l'auteur et le lecteur sent bien qu'ici, comme dans la plupart de ses romans, la nature n'est pas un sujet d'étude neutre ni un simple décor faisant écrin au récit mais un personnage à part entière. Tout comme il pressent ce rapport intime qu'elle a avec ce monde paysan dont elle est issue, venu élargir la catégorie des laissés pour compte auxquels elle s'attache de livre en livre.

De son écriture dépouillée, vibrante ou mystérieuse, qui donne à sentir autant qu’à voir, par ces mots qui comblent les silences pour laisser trace et reconstruire une mémoire de ce monde disparu ou en passe de disparaître, émerge un profond hommage à ces paysans qui soignaient leurs bêtes comme les infirmiers leurs malades et savaient « toucher », « sentir » et « entendre »  la terre.

La lecture de ce roman complexe parfois mais riche, puissant et passionnant, embarque le lecteur rapidement avec pour guide cette voix et ce parti pris littéraire très personnels dont Emmanuelle Pagano est coutumière, pour notre plus grand plaisir.

Dominique Baillon-Lalande 
(17/05/17)    



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Lectures










Editions P.O.L.

(Janvier 2017)
400 pages - 19,50











Emmanuelle pagano,

née en 1969, a déjà écrit une douzaine de livres.


Pour visiter le blog
de l'auteur :
emmanuellepagano.
wordpress.com/











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