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Pierric BAILLY

L'homme des bois


L'homme est contacté par la gendarmerie : son père vient d'être retrouvé au pied d'une falaise plusieurs jours après son décès. Celui-ci serait dû à une glissade mortelle alors qu'il était parti en forêt ramasser des champignons. De cette mort brutale et mystérieuse, il n'apprendra pas grand-chose d'autre.  « Je ne l'ai pas vu. Je ne connais pas le jour exact de sa mort. Je n'ai pas de certitude absolue quant au caractère accidentel de la chute. Je connais le point de départ et le point d'arrivée, je sais à peu près où il a dévalé, mais il me manque le ressort, la cause, l'explication, le dénouement. »
Il file immédiatement sur place, seul et dans un état second, mais se sentant  « incroyablement vivant. » « Je n'ai jamais été aussi actif. Il y avait une place à prendre, j'ai sauté sur l'occasion. J'avais besoin d'assumer ce rôle du fils qui prend ses responsabilités. Et puis tout simplement il m'arrivait quelque chose d'important [...] de tellement fou que je n’arrivais pas à y croire. »
Le fils se fait un point d'honneur d'organiser pour son père l'enterrement que celui-ci aurait souhaité, sans fleurs ni couronne, « ni chien, ni curé » avec des livres et sur fond de Léo Ferré : « Ni dieux, ni maître, ni femme, ni amis, ni rien, ni moi, ni eux , et Basta ! ». Et aucun des copains vivants ne manquera à l'appel.
Il reste ensuite à vider l'appartement du défunt, ce qui sera une entreprise à la hauteur du goût prononcé pour l'accumulation du propriétaire. « Au début je me disais que j'allais faire une ou deux découvertes, un petit trésor, quelques secrets, mais plus j'avance dans ma tâche et plus je suis frappé par la cohérence de son personnage. [...] Tout lui ressemble. »

La famille a suivi une ascension sociale sur plusieurs générations, des arrière-grands-parents agriculteurs aux grands-parents ouvriers jusqu'au père artisan, infirmier chez les toxicomanes, éducateur puis prof de yoga. Cet homme  intègre et singulier, aussi doux que capable de terrifiantes colères, investi dans les associations de son territoire,  toujours animé par « les valeurs et les idéaux de leur jeunesse » et présent à toute les manifs comme au bon vieux temps, était un libre-penseur. L'homme qui avait vu ses aspirations « toujours contredites, empêchées, castrées [...] par ce petit Jura auquel il était resté cloué » se rêvait « une vie d'aventure et de liberté, une vie imprévisible et stimulante, une vie d'artiste peut-être. »  Alors, célibataire depuis plus de trente ans, il avait dépensé sa vie à papillonner d'activité en activité, de femme en femme, de découverte en découverte. Il avait aussi à cœur de « rappeler à qui veut voir les choses de façon trop simpliste, que le monde rural n'est pas un repaire de rustres, d’illettrés, de racistes et de pédophiles ».
Au fil des années avec ses amis, il s'était à sa façon aménagé ainsi « une bulle pas tout à fait coupée du monde » mais protectrice « pour s'affranchir du mieux possible des valeurs dominantes de l'époque, celle de la consommation et du capitalisme ».

Du fils narrateur on apprendra fort peu de chose, un homme en couple depuis dix ans, père lui-même de deux fillettes, discret, se disant rêveur et velléitaire. Ce n'est pas lui le héros ni le sujet du livre. Si ce roman est autobiographique, c'est dans son analyse de la relation père/fils à travers les souvenirs d'enfance et d'adolescence, dans cette volonté de construire un tombeau littéraire à cet homme à la trajectoire modeste qui « a consacré l'essentiel de sa vie professionnelle à mettre en pratique ses idées [...] c'est-à-dire à lutter contre les inégalités, en œuvrant auprès des populations défavorisées, handicapées, rejetées , isolées [… avec] cet engagement concret, par la pratique au jour le jour. »

Un roman pudique, juste et émouvant, qui à travers le personnage du père dépeint toute une  génération d'alternatifs, de travailleurs sociaux et de militants politiques, associatifs ou écologistes,  à laquelle le narrateur rend hommage. Et pourquoi s'interdire de penser que, derrière la nostalgie que le lecteur perçoit entre les lignes à l'évocation de cette époque où les hippies ou écolos alternatifs vivant en communauté s'engageaient dans la lutte politique et idéologique pour un monde plus juste et plus respectueux de l'homme et la nature, c'est un questionnement présent sur notre société encore plus inégalitaire et destructrice aujourd'hui et un désir de voir le flambeau de la lutte anti-capitaliste repris par la nouvelle génération qui s'avanceraient ici masqués ?

Ce texte à la fois intime et profondément ancré dans notre société est porté par une écriture d'une lumineuse simplicité et d'une force d'évocation remarquable qui donne à ces pages toute leur profondeur. Un grand texte à lire absolument.

Dominique Baillon-Lalande 
(06/02/17)    



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Lectures









Editions P.O.L.

(Février 2017)
160 pages - 10













Pierric Bailly est
né en 1982 dans le Jura.
L'homme des bois
est son quatrième roman.





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le premier roman
de Pierric Bailly :


Polichinelle