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SOLUTO


Redites-moi des choses tendres


« La planète en surchauffe, les peuples affamés, les guerres ravageuses, les maladies rampantes, le néo-libéralisme aveugle, les femmes violées, les hommes torturés, ceux qui se font sauter et les dieux massacreurs n'étaient plus rien. Elle ne pleurait pas. Son monde se disloquait. Elle avec lui »

Ne vous fiez pas au titre, chers lecteurs, la plume de Soluto est amère, décapante, cruelle. « Des choses tendres » il n'y en aura pas. De la baise, oui, de la tendresse, non. Si vous avez encore des illusions sur l'amitié, l'amour (qu'il soit marital, filial ou autre) attention, danger ! Livre à prendre avec précaution, c'est du TNT !

Eugène, la quarantaine, vingt ans de mariage, deux grands enfants, responsable d'une agence de téléphonie mobile, se défoule un soir en écrivant à sa femme, prof en voyage scolaire à Berlin, un mail assassin qui ouvre le roman et lui donne sa tonalité. « À nous voir ainsi installés dans notre vie, meurtris comme de vieilles poires tapies dans un panier, je me demande qui a fini par gâter l’autre. Côte à côte, face-à-face parfois, je ne te vois plus, tu ne me regardes pas, on ne s'inspire plus rien, ni désir, ni joie, ni peine, ni colère. Nous sommes devenus tristes et ternes, fades et plats, routiniers, seuls et idiots, sans élan, pathétiques en un mot… Comme je voudrais pouvoir te haïr. Quittons-nous enfin. »
Par erreur ( !?) Eugène appuie sur la souris et lance la bombe qui va faire exploser sa famille et tous les protagonistes de cette histoire. C'est méchant, ironique, sans illusion. Eugène travaille chez Libertel & Net où règne la même violence de management que chez Télécom. « La pression, les mails quotidiens sur sa messagerie personnelle à toute heure du jour et parfois de la nuit, le rappel obsédant des objectifs, les ventes de packs et de forfaits téléphoniques jamais à la hauteur des attentes, […] la concurrence, les équipes instables ou démotivées, avait abrasé toute son énergie. » Eugène a la vulgarité suffisante de certains commerciaux qui méprisent, utilisent, piétinent aussi bien leurs vendeurs que leurs clients, aussi bien leur femme et leurs enfants que leurs maîtresses. Eugène en a deux, justement, de maîtresses, qu'il considère comme des oies. Il les fourre mais ne se rend pas compte qu'il ne peut plus se passer ni de leurs replis doux et dodus ni de leur complaisance. Ça le console de ses déboires. « Eugène se leurrait pourtant. Il s'était attaché à cette femme dont la bêtise l'affligeait. Elle disait qu'elle le trouvait beau (pour son âge) et ne perdait pas une occasion de le flatter. »

Barbara, très sportive, élégante, professeur d'histoire-géo très appréciée, a épousé Eugène par dépit mais s'ingénie à offrir l'image d’une famille exemplaire. La malédiction va fondre sur ce couple bâti sur le mensonge.
Tout commence pendant cet enchanteur séjour à Berlin où la soi-disant frigide Barbara (dixit le mari) va nous prouver le contraire.
« Barbara aurait pu pleurer. Où rire. Elle pensait qu'il l’avait bien dérouillée, qu'elle avait joui à plein de toute sa fibre. […] Une joie sourde reprenait le dessus. Qu’il était beau ce salaud ! […] Il avait su la combler bien mieux que Guillaume en son temps... Rémy, à côté du boxeur, c’était d'une tristesse et d'une maladresse abyssales. Et que penser de son balourd d’Eugène, de son ventre mou et gras, de ces grosses jambes poilues, de ses coups de reins à la godille, de ses lieux communs, de ses mensonges à répétition. »

Les deux enfants sont les purs produits de ce couple « sans aveu » basé sur le mensonge, les apparences, l'intérêt, sans compassion. La fille, future bachelière, froide, calculatrice, manipulatrice est atteinte d'une curieuse manie, résultat de son manque d'affection. Le fils, ado immature, amoureux de sa mère, se les roule sur son skate, les pouces et les joints, jusqu'à s'enfoncer lui aussi dans un énorme mensonge, une spécialité familiale.
Comme dans les tragédies antiques où les personnages sont impitoyablement poursuivis par une malédiction, Soluto va jeter les marionnettes de ce foyer sans âme qu’il a créé dans un brasier d’emmerdes.
« Son fils était hospitalisé […] il était en attente d'une mesure de placement dans un foyer d'urgence ? Qu’une mesure d'investigation judiciaire était lancée à leur encontre ? […] Sa fille était en garde à vue pour au moins vingt-quatre heures, soupçonnée de vol, de complicité de vol et de vol en réunion ? […] Un type de Libertel & Net appelait Barbara toutes les trois heures. […] Il était de plus en plus mordant, de plus en plus ricanant. […] Des menaces de plus en plus précises l’intimidaient. […] Ces dernières heures, elle avait aussi reçu quelques appels anonymes incendiaires et injurieux. […] Ils avaient trouvé son numéro de fixe sur Internet et s'acharnaient sur elle, à coups d'appels incessants, haineux, vipérins, dérisoires. La conviction de laver le monde de ses vices et de ses turpitudes les excitait. […] Et cette vidéo ? Circulait-elle ? […] Le scandale était-il en route ? […] Combien de temps faudrait-il avant qu'on la criminalise à son tour ? »

Quand le lecteur arrive, pantelant lui aussi, à la fin des mésaventures de Monsieur et Madame Pierre, l'auteur de ce premier roman, un roc sans cœur, dans une "incise" à la fin, explique qu'il se sent, après tant de malheurs, encore en deçà de la réalité.
« Cette scélérate (la Destinée) agite les consciences, empoisonne les braves gens, lustre les puissants. Elle ne se lasse jamais d'envoyer des mails par erreur, de titiller les sexes assoupis, de mettre les cœurs en terrines. Elle tue les hommes sans souci de justice, se plaît à battre et droguer les enfants. La perfide secrète ses névroses, attise les haines, berne les nigaudes et règle au petit poil les plus délicieuses tortures. Elle invente, duplique, crée, distribue ses farces et ses drames avec désinvolture. L'écrivain, qui l’observe, reste toujours à la remorque. »
Et là-dessus, Soluto en remet une couche, chaque personnage a droit à un épilogue meu-meu et il faut bien l'avouer nous sommes ravis de tant d'acharnement du "destin" (de l'auteur) sur ses créatures de papier parce que les malheurs de ces petits-bourgeois narcissiques sont racontés drôlement et qu'ils nous consolent de nos mochetés et vicissitudes le temps d'un livre ! On attend le suivant avec impatience...

Sylvie Lansade 
(05/10/17)    



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Le Rocher

(Septembre 2017)
504 pages - 21,90













Soluto
est peintre, dessinateur
et écrivain. Ce roman est son troisième livre.


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