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Emanuele TREVI


Le peuple de bois


Ce roman tient du pamphlet. Un pamphlet romanesque.
L’action se situe en Calabre, région pauvre où vivent des calabrais misérables, fréquemment humiliés par les Italiens des autres régions. L’auteur ne cache pas une certaine tendresse pour ces désespérés. La mafia, pudiquement nommée « les oncles » va jouer un rôle essentiel dans l’intrigue.

Le personnage principal est un prêtre défroqué, appelé le Rat. Il entreprend d’animer une chronique à la radio locale dans laquelle il propose une relecture très personnelle du Pinocchio de Collodi. Ce sont de véritables prêches qu’il intitule « les aventures de Pinocchio le calabrais ». Il y compare la destinée de son peuple à celle de la marionnette qui devient la métaphore de la liberté, du refus de la domestication de la chair et des âmes.
Chaque personnage du roman va étayer la thèse du Rat.
Ainsi, la musique qui détourne Pinocchio de l’école, laquelle « sait mieux que nous […] ce qui est le mieux pour nous […] : faire semblant le plus possible de ressembler aux autres. Nous appelons cela être civilisés, être modernes, être européens : une race d’hommes pâle et mollassonne, où les droits et les devoirs sont les mêmes pour tous […] réduits à l’obéissance et à l’hypocrisie des laquais. »
Lumignon qui attire Pinocchio vers le pays des jouets pour le faire renoncer à l’école « la cage dans laquelle tout le monde veut l’enfermer. » « Lumignon détruit la plus grande illusion que cette école produit dans les âmes […] il n’est jamais possible d’améliorer notre vie, de la rendre meilleure. »
L’âne « justement parce qu’il n’est pas allé à l’école, Pinocchio (transformé en âne) a atteint l’apogée de sa vie ».

En résumé, « Les aventures de Pinocchio on pourrait dire que c’est l’évangile des Calabrais, le miroir à l’intérieur duquel ce peuple de bois pourra apprendre à se connaitre lui-même, et à être fier de ce qu’il est. » « L’image de Pinocchio le crétin, le crédule, le seigneur de la nuit, vous servira de bouclier. Nous, nous ne sommes pas nés pour ressembler aux autres. Entre deux choses à faire, nous faisons toujours celle qu’il ne faut pas. » « Nul n’est plus crétin que celui qui veut se comporter de manière intelligente. » « Nous, nous n’avons pas été créés pour être intelligent. »

Les prêches enflammés du Rat sont écoutés par de plus en plus d’auditeurs et leur succès va grandissant. Car, même si dans ses prêches, le Rat dépeint les Calabrais comme des crétins à l’âme de bois, ils sont indomptés, libres et sauvages. Il rend hommage à leur identité, à leur refus d’accepter une image, des valeurs qui ne sont pas les leurs.
Jusqu’au jour où un article d’un quotidien national dérange les « Oncles ».

L’écriture d’Emanuele Trevi est incisive, percutante. Il a le sens de la formule, comme un tribun.
Sa relecture du Pinocchio est une belle réflexion sur la lecture : même Carlo  Collodi, selon le Rat, « avait le devoir d’écrire, non de comprendre ce qu’il écrivait. » « Même une histoire est incapable de se comprendre elle-même, elle croit dire une chose et elle en dit une autre… »
Joli programme pour un critique littéraire…

Nadine Dutier 
(12/10/17)    



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Actes Sud

Collection Essences
(Septembre 2017)
288 pages - 22,80


Traduit de l'italien par
Marguerite POZZOLI










Emanuele Trevi,
né à Rome en 1964, critique littéraire, a déjà publié des essais et un roman. Il a reçu le prix du Livre européen 2012
et le prix Boccaccio.