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Olivier TRUC


La Montagne rouge



Une pluie torrentielle s’abat sur la Montagne rouge, au cours de l’abattage des rennes. « Petrus releva la tête vers les cieux, se laissant gifler pour s’absoudre. Les flots s’engouffraient par son cou, s’immisçant le long de la colonne. […] Petrus Eriksson resta au milieu des rennes. Les animaux gravitaient autour de lui. La brume cachait les pins au-delà des enclos. […] Les rennes tournaient. Il se sentit emporté. Il crut capter des éclairs de silence. Il reconnut le signe. Ces trouées de néant qui annonçaient l’écroulement. »
Mais le jeune Victor, le fils de Petrus, montre à son père ce qu’il vient de découvrir : « Des entrailles de la terre détrempée surgissaient les pointes d’ossements humains mis à jour par ce déluge de nuit des temps. »

Nous, lecteurs, sommes habitués, depuis les deux précédents romans d’Olivier Truc, à son style clair, aux accents poétiques comme aux descriptions précises et lumineuses. Nous avons appris à parcourir en frissonnant de plaisir cette terre la Laponie, ainsi offerte à notre regard et à nos sens en éveil. Avec Le dernier Lapon et Le détroit du Loup nous avons fait connaissance avec le duo de la Police des rennes, Klemet et Nina. Nous les avons appréciés dans leurs différences, dans leur complémentarité et leur professionnalisme. Comme dans leurs histoires personnelles.

C’est donc à elle, cette Police des rennes, que l’enquête est confiée. Elle va devoir en effet déterminer l’origine du squelette découvert, mais surtout rechercher le crâne disparu ou en comprendre l’absence. Ce qui va percuter et, bien justement, rejoindre le procès qui se tient au même moment à Stockholm. Un procès qui consiste à déterminer à qui appartiennent les territoires, revendiqués par les fermiers suédois d’un côté et les éleveurs de rennes samis, de l’autre. Et donc de déterminer qui en serait la population « légitime » du fait de l’ancienneté prouvée de cette occupation. Il faut donc montrer les traces, et dater leurs provenances. Des experts scientifiques sont bien sûr sollicités. Les théories s’affrontent. « Il n’existe pas de préhistoire sami dans cette région que certains appellent aujourd’hui le sud de la Laponie, et peu importe que vous l’appeliez Laponie ou Sapmi. Les éleveurs y sont arrivés tardivement. » Les preuves d’une présence ancienne vont être difficiles à mettre en évidence, d’autant plus que : « Avez-vous pensé que nous les éleveurs de rennes ne laissons pas de trace derrière nous ? » mais, comme le souligne Petrus, «  Si le squelette qu’on a trouvé dans l’enclos chez nous est vieux et qu’il est sami, ça pourrait prouver une présence ancienne sur les terres, les terres que nous contestent les paysans. »
Il s’agit bien là d’un enjeu majeur.
 « Les Indiens d’Amérique et les Aborigènes d’Australie ont été exterminés par les hommes blancs. Dans le Sapmi, les Suédois nous font subir un sort équivalent, mais à coup de décrets et de lois opaques au fil des siècles. Ils nous ont dépossédés de nos terres, c’est le plus grand hold-up de l’histoire »

La situation est compliquée. Cette découverte va mettre la recherche du crâne, en première ligne. Nina dira plus tard : «  L’absence de crâne après nos fouilles complètes du périmètre nous fait croire qu’il a été pris pour une collection et qu’il n’a pas été perdu. » Notre duo de policiers va poursuivre une enquête qui va les amener à observer beaucoup d’éléments moins connus de la vie des éleveurs, comme des habitants de pays. Mais cette démarche va les emmener d’une part à suivre la trace de crânes disparus dans des conditions pour le moins suspectes, et d’autre part à découvrir un trafic ancien et certainement lucratif, ainsi que peut-être des pratiques récentes pas très orthodoxes. Des complicités scientifiques auraient-elles été sollicitées ?

C’est ce que vont essayer de découvrir Klemet en cherchant ce qui se trame, ou s’est tramé au cours des dernières décennies, et Nina en allant à Paris consulter des archives et des chercheurs passionnés : « Vous devriez voir le site exceptionnel où nous l’avons retrouvé, sur une montagne rouge comme des feuilles d’automne ou un coucher de soleil, face à des monts quasi inaccessibles coiffés de forêts hors d’âge. Quand vous êtes sur place, vous ressentez la plénitude d’un paysage sauvage qui ne s’arrête jamais. »

Mais au cours de ces voyages, recherches, et autres démarches nécessaires pour l’enquête en cours, Olivier Truc tout en nous promenant dans ces paysages toujours aussi grandioses, nous propose quelques parenthèses fort pertinentes à propos de personnages secondaires (ou pas) dans cette histoire.
Nous allons ainsi revoir le père de Nina, qui vit en Norvège, chez l’oncle Sami de Klemet, accompagné de son inénarrable compagne chinoise, Changounette.

Et puis nous rencontrons un quatuor de dames, avec à sa tête Justina qui de ses quatre-vingts printemps et de sa robe « moulante à fleurs » mène ses congénères à travers des marches nordiques avec des étapes subtilement choisies, comme ces visites de vide-greniers entre autres. De plus, elles organisent des parties de bilbingo qui ont beaucoup de succès. Il sera alors judicieux de comprendre leur rôle possible dans certain commerce, comme il restera à démêler l’implication d’un vieil antiquaire, Bertil, qui a sans doute fait un commerce de crânes par le passé et qui a une relation pour le moins complexe avec cette fameuse Justina. « Bertil la regarda avaler son potage, avec son visage qui tombait en vagues sur sa mâchoire et qui ne semblait tenir que par les rides de ses yeux. » Tous ces éléments, retrouvailles et autres dynamiques concomitantes contribuent à rendre ces pages denses et passionnantes, mais l’écheveau des intérêts des uns, des découvertes des autres étant bien enchevêtré, il serait contre-productif d’en dire davantage.
Alors à travers ces explications, encore une fois précises, complètes et bien évidemment nécessaires à notre compréhension de ce territoire, de cette population Sami, nous retrouvons le talent d’Olivier Truc. Quant à la nature parfois hostile de la toundra, des étendues de forêts, de la neige, nous la vivons, sentons le froid et apprécions sa variété. Sans parler de la poésie qui vient à tout moment éclairer ces images d’une lumière particulière…

 Olivier Truc a cet art de nous intéresser à des sujets qui d’emblée n’auraient peut-être pas attiré notre curiosité mais que son talent de conteur a su accrocher encore cette fois, au point que nous attendons le prochain avec impatience.

Anne-Marie Boisson 
(15/03/17)    



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Noir & polar









Métailié Noir

(Octobre 2016)
512 pages - 21








Olivier Truc,
journaliste depuis 1986, vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays nordiques et baltes, il est aussi documentariste pour la télévision.













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