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Nathacha APPANAH

Une année lumière



Une année lumière propose un choix des chroniques publiées par Nathacha Appanah  dans le journal La Croix de janvier à décembre 2017.
Dans ces billets de quatre pages maximum, l’auteure navigue avec aisance de sa vie personnelle à l’actualité du monde. Si elle y explore son passé, ses souvenirs, ses origines indiennes, sa famille, son enfance sur l’île Maurice et son présent en France, elle y livre aussi des renseignements sur sa vie d’écrivain, son rapport à l’écriture,  à la langue et à la fiction, son goût de la poésie et ses écrivains de cœur.
« Ma grand-mère était très fière de sa culture et sa langue [...] Pourtant quand je suis entrée à l’école primaire elle a cessé de me parler en langue telugu. [...] Elle avait compris que sa langue maternelle était mineure et inférieure bien que 79 millions de personnes la parlent aujourd’hui. [...] Cela m’arrive d’écouter de la musique telugu. Je comprends à peine trois mots [...] de cette langue apprise il y a longtemps. [...] Bien-sûr je n’ai pas besoin de cette langue là aujourd’hui, mais pourquoi alors me manque-t-elle un peu ? » (Les castes des langues) 

Puis, élargissant son horizon de l’intime à l’universel en s’appuyant souvent sur des rencontres passées ou immédiates, elle aborde les questions sociales, historiques, environnementales ou politiques qui s’imposent à nous tous, au-delà des frontières et du temps.  Des 1500 juifs emprisonnés à l’île Maurice en décembre 1940, des questions religieuses ou identitaires à celle de la place et du respect des femmes posées de façon récurrente dans nos sociétés, des Kwassas-kwassas de Mayotte aux conditions d’accueil des migrants en Europe, des problèmes internationaux et généralisés du chômage, de la santé ou du réchauffement climatique, aucun des grands débats qui agitent aujourd’hui notre monde n’est occulté.
« Il me semble avoir la même vie que toutes les femmes qui travaillent, la langue qui sort de ma gorge est la même qui sort de presque toutes les autres gorges, les vêtements que je porte sont fabriqués en série et vendus dans des magasins populaires, j’ai tendance, comme toutes les mamans, à pianoter sur mon téléphone en attendant la sortie de l’école et soudain, il me vient, après toutes ces années de vie en France, l’illusion d’être invisible. » (Etrangeté et invisibilité)
« J’ai le souvenir aigu, enfant, des nuits blanches à écouter le vent faire trembler la maison, à espérer que les portes tiennent. [...] La culture du cyclone c’est la solidarité pendant et après: pour celui qui n’a plus de toit, pour celui qui n’a plus de pain, pour celui qui n’a plus d’essence pour aller travailler. Cette culture c’est également l’acceptation et la résilience devant cette nature qui nous donne tout et qui peut tout nous reprendre en quelques heures. » (La culture du cyclone et le vernis de l’exotisme)

Le regard empreint d’émotion et de tendresse que Nathacha Appanah porte sur son passé, s’il reste de la première à la dernière chronique sensible, bienveillant et marqué par l’empathie, le respect et la compassion qui l’animent quand elle le pose sur les exclus et les humbles,  se fait alors plus critique et plus aiguisé. Au-delà du simple constat, l’humaniste et féministe exprime sans faux-semblant son incompréhension et sa colère face à la pauvreté galopante, au racisme et au sexisme, au traitement indigne des questions migratoires.
« Sur le quai de Ouistreham, il y a toujours ces hommes et ces femmes payés une misère qui attendent pour faire le ménage sur le ferry mais il y en a désormais d’autres, cachés dans le clair-obscur, qui veulent y monter à tout prix. » (L’horizon de Ouistreham)
« Tandis que j’écris cette chronique le monde extérieur vient me percuter avec ses horreurs. Je regarde la vidéo de la vente aux enchères des migrants en Libye. Je sais bien que l’esclavage est vivant, on dit maintenant ‘esclavage moderne’, comme si le mot ‘moderne’ pouvait arrondir les angles. [...] C’est une honte comme une tache indélébile qui grandit, grandit et qui nous éclabousse tous. » (Mot et maux).
Elle y dénonce aussi ouvertement les méfaits de la mondialisation, les injustices, la sur-consommation, la désinformation et l’inquiétante montée des droites extrêmes, avec mesure mais détermination, simplicité et sincérité. 
« Je sens parfois, malheureusement, que l’anesthésie au monde me guette, que parfois un malheur ressemble trop à un autre dans la façon dont on nous le raconte vite et bruyamment. Toutes ces narrations aux contours grossiers de la misère et des marges qui s’embrouillent pour ne former qu’un fatras à nos yeux. » (Le réveil au monde)

 

Rédigées par une romancière amoureuse de la littérature et de la langue française, ces courtes chroniques scrutent le monde à l’aune du parcours personnel de leur auteur et pointent du doigt les dysfonctionnements et les dérives de nos sociétés sans occulter l’écho, la tristesse ou l’indignation que cela provoque en elle. Les textes s’articulent avec un équilibre parfait entre intériorité et actualité et l’ancienne journaliste au regard politique aiguisé par ses propres expériences s’y montre sans complaisance et engagée autant que sincère. À travers les colères et les questionnements que Nathacha Appanah exprime, c’est indirectement à notre conscience et notre humanité qu’avec simplicité cette femme solidaire qui porte attention aux invisibles fait appel. 

Ce recueil, fait non pour la lecture continue mais pour vagabonder d’article en article au gré de ses envies, fait sens au-delà de sa diversité et de son fractionnement. Il révèle derrière la pudeur  qui l’enveloppe un beau personnage de femme et confirme les qualités d’écrivain de la romancière du Dernier frère ou du Tropique de la violence déjà largement salués par la critique, le public et les prix littéraires. 
Un livre intime, sensible, riche, militant et lumineux à découvrir pour ceux qui sont passés à côté des chroniques hebdomadaires qui le composent ou à retrouver pour ceux qui voudraient s’en régaler encore une fois sous cette présentation regroupée.  

Dominique Baillon-Lalande 
(12/11/18)    



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Lectures








Gallimard

(Octobre 2018)
144 pages 12
















Nathacha Appanah,
née en 1973 à l’Ile Maurice, journaliste et romancière,
a déjà publié plusieurs
romans et obtenu de nombreux prix littéraires.



Bio-bibliographie
sur Wikipedia








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