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Michèle ASTRUD

La nuit je vole

Qui n’a jamais rêvé de voler ?
De Léonard de Vinci à Blaise Cendrars, voler a toujours fasciné l’humanité. Certains volent dans leurs rêves. Pour l’héroïne de Michèle Astrud, le rêve devient réalité.

Dans ce roman, les envolées de la narratrice sont décrites avec tant de précision que ses sensations deviennent palpables au point de nous sentir plus léger à la lecture de ces escapades.
« Je ne dors pas, je ne rêve pas, je garde les yeux grands ouverts, émerveillée et détendue. Je m’élève lentement en suivant la pente douce des pâturages, toujours allongée, le visage dirigé vers le ciel. […]Maintenant, je suis seule, je domine le monde et sa vallée de larmes, une funambule sans fil, une insomniaque sans fatigue. Je flotte dans la douceur de la nuit, je vogue, je tangue, je m’élance, je découvre d’étranges sensations, un souffle humide frissonne sur ma peau, l’air tiède me porte ; identique à de l’eau salée. Je ne veux plus redescendre, toujours rester là-haut. […] ce sentiment de bien-être indescriptible, de plénitude qui en découle. »

Mais se réveiller au sommet d’une montagne seulement enroulée dans un drap de lit ou au sommet d’une statue – fut-elle de la Vierge – en pleine ville, ne passe pas inaperçu. Certains soupçonnent la tricherie, d’autres sont admiratifs mais elle est devenue incontestablement différente. Harcelée par les foules et les paparazzis, elle se retrouve dans un univers fellinien. 
Les souvenirs d’enfance  de ses vacances en Corse viennent s’entremêler avec le récit d’aujourd’hui. Ou plutôt s’opposer au quotidien de  la femme d’aujourd’hui « sans charme, sans artifice, cette fille autoritaire et accrochée aux chiffres, aux calculs, aux comptes d’apothicaire (…) Jadis j’étais différente. Rêveuse, capricieuse, j’aimais les contes et la poésie. Jeune fille, je chantais, je dansais. »

Le lecteur comprend que le somnambulisme de la femme d’aujourd’hui est une tentative pour retrouver la joie, l’insouciance, la liberté de la petite fille de jadis qui était  souvent sujette au somnambulisme et aux rêves agités.

L’enfance, c’est surtout le grand-père. « Mon grand-père vivait dans une grotte. Je me souviens d’un ermite à barbe blanche, reclus au fond d’un jardin. Du bruit et de la fraîcheur d’une source, sa seule richesse. Il cultivait la vigne et les figuiers dans un vallon perdu. […] à côté de la source, le potager était luxuriant. Une oasis enchantée au milieu du maquis brûlé par le soleil implacable. »
Le grand-père lui raconte la vie de ses supposés ancêtres jusqu’à Marco Polo. Le portrait plein de fraicheur qu’elle brosse de ses grands-parents et de cette nature sauvage tranche avec sa vie d’adulte. Elle a le sentiment d’avoir trahi son enfance et l’amour que lui portait ce grand-père.

L’enfance c’est aussi les randonnées en montagne. Michèle Astrud en connaît les plaisirs et les douleurs. « Mille mètres de dénivelé en perspective et j’adopte dès le départ ce pas court et cadencé de montagnarde. Pas d’essoufflement, le cœur cogne paisiblement au creux de la poitrine, l’allure est régulière, des petits pas nets et prudents se succèdent comme les perles nacrées d’un collier que l’on prend plaisir à laisser lentement glisser entre ses doigts. »

Je me demande ce qui a pu inspirer ce livre à Michèle Astrud. La lecture du Lotissement du ciel de Blaise Cendrars qu’elle cite à plusieurs reprises ? Cendrars s’est en effet intéressé à Joseph de Cupertino (1603-1663) moine franciscain connu pour ses nombreuses lévitations et que Cendrars voulait nommer patron des aviateurs (https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_de_Cupertino#Cen).

Ou le plaisir – qu’elle nous fait partager – de voler, le temps d’un livre, pour échapper à la morosité du réel ?

Ou le désir de retrouver en pensée son enfance à partir d’un album de photos qu’elle feuillette et commente pour nous ? Et surtout de se rapprocher de ce personnage haut en couleur du grand-père qui l’a incitée à formuler le souhait d’un don que sa fontaine de Jouvence pouvait lui accorder. La petite fille hésite mais le grand-père l’exhorte à choisir.
– Alors je crois que je préférerais voler, planer dans le ciel, imiter les oiseaux.
– Tu as raison. C’est aussi ce que j’ai demandé lorsque j’avais ton âge.
– Et tu as été exaucé ?
– Je n’ai pas le droit de te répondre. La fontaine serait fâchée et perdrait tous ses pouvoirs.

Quelle qu’en soit sa source d’inspiration, ce roman nous porte sur ses ailes le temps d’un rêve et nous invite à visiter nos propres secrets enfouis au plus loin de notre enfance ou de notre inconscient.

Nadine Dutier 
(08/01/18)    



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Lectures








Aux Forges de Vulcain

(Janvier 2018)
240 pages - 19









Michèle Astrud
La nuit je vole est son neuvième roman.

Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur :
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