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Jean BERTHIER

1144 livres

Le narrateur a vécu une enfance heureuse avec ceux qui ont adopté le nourrisson né sous X qu’il était. C’est aujourd’hui un père de famille discret, bien en ménage et dans son travail de bibliothécaire. On pourrait dire « un homme sans histoire » mais ce serait omettre toutes celles que dans une existence parallèle il vit de roman en roman. Une passion qui pourrait ressembler à de la dépendance.  

C’est la réalité cette fois qui va venir interférer brutalement avec son quotidien confortable et bien réglé. Un courrier émanant apparemment d’un cabinet notarial l’informe que cette mère biologique inconnue de lui qu’il n’a jamais tenté de découvrir refait surface post-mortem avec le legs des 1144 livres qui constituaient sa bibliothèque. Le héros abasourdi, après avoir évacué l’hypothèse de la mauvaise blague d’un ami indélicat, s’agace de cette intrusion soudaine de l’inconnue dans son existence, s’inquiète de la coïncidence entre son métier et cet héritage. Est-ce une erreur ? Depuis quand cette femme avait-elle retrouvé sa trace ? Qui était-elle ? Que penser de ce geste peu ordinaire ?

« Elle ne serait pas dans ma bibliothèque elle qui n’avait pas été  dans ma vie » se dit-il avec l’envie immédiate de refuser cet étrange héritage pour laisser la légatrice dans l’anonymat choisi lors de son accouchement. Mais la situation singulière n’est pas sans titiller quelque peu tout de même sa curiosité. Il rappelle donc le notaire chargé de la succession pour l’informer de sa décision mais aussi pour tenter d’en savoir un peu plus. De cet homme charmant au demeurant il n’apprendra pas grand-chose si ce n’est que vu la nature particulière du legs et son absence d’inventaire détaillé et d’évaluation financière il ne peut refuser les trente-huit cartons constituant cet héritage qui lui est échu sans en avoir personnellement vérifié le contenu.
Face au refus obstiné de son client d’accepter même provisoirement le legs dans sa maison familiale, le notaire conciliant propose au légataire de procéder à cette vérification en terrain neutre. Il va faire entreposer les cartons dans une chambre d’hôtel réservée à son nom où celui-ci pourra se rendre seul le jour qu’il aura fixé pour se libérer de cette tâche. Agacé et déterminé à ne rester qu’une seule nuit sans rien vérifier du tout dans le seul but de permettre par sa présence la clôture de cette affaire encombrante, le bibliothécaire accepte.

Plus la date approche, plus l’homme s’angoisse. « Arpenter la bibliothèque d’un autre, c’est traverser un pays dont on connaît la langue mais dont l’étrangeté grandit à mesure qu’on y pénètre. » Dans la solitude de cette chambre anonyme et triste saura-t-il résister à l’appel des livres et à celui de cette femme qu’il se répugne à nommer « mère » par respect et amour pour celle qui l’a élevé et aimé ? Fera-t-il taire cet espoir de trouver un message ou des traces d’elle entre les pages ou succombera-t-il à l’envie de la découvrir derrière ces piles d’ouvrages ?

 

Si la problématique des origines est présente tout au long du livre et évoquée de façon sensible, juste et pudique, c’est, à travers ce personnage et cette histoire minuscule, surtout l’amour du livre et de la lecture qui y occupe le plus grand espace.
Le livre devient objet d’amour dès l’origine par son papier, son édition, sa typographie, sa couverture mais aussi son achevé d‘imprimé. « Je fermais les yeux sur cette énumération de tirages qui semblait commencer le roman avant qu’il ne commence. Ces beaux noms de beaux papiers mêlés à ces noms de pays tiraient l’imagination vers des destinations fabuleuses. Des mots couraient le long des mâts, gonflaient les voiles, juraient dans la bouche des marins ivres de vent ! Les nombres mêmes, en leur précision, promettaient des mystères. »  Les marques d’usage voire d’usure et celles du temps comme le jaunissement le singularisent davantage encore et les mots de « L’homme-livre » comme il se définit lui-même quand il évoque l’acte de lecture relève alors du registre mystique ou passionnel. « Il y avait une part de son âme et de l’âme du monde que seuls les livres et la littérature étaient à même d’éclairer. » « Ne pas retarder une seconde de plus l’entrée dans ce monde où, par extraordinaire, j’étais tous les personnages et celui qui les regardais vivre. » « Lire est sans partage, […] aucune parcelle de notre être ne peut s’évader pour porter ailleurs son attention. »

Parfois la déclaration d’amour se double de questionnement. Que disent les livres que nous aimons sur nous-mêmes ?  Quels indices du passage d’un lecteur peut-on retrouver dans un livre ? Une bibliothèque permet-elle d’esquisser un portrait de son propriétaire ou ne constitue-t-il que celui d’une époque ?
Et s’« il peut arriver qu’on lise parce qu’on est triste et parce que la vie ne vaut rien et que rien ne vaut la lecture », cette pratique qui permet à l’esprit de s’évader du présent et du corps s’apparente-t-elle à une communion, une drogue dure, un processus psychologique de réparation, derrière la  fenêtre qu’elle ouvre sur le monde et les autres dans l’abri confortable de ces pages où s’ébattent des signes à nous destinés ?

Cet hommage à la lecture, aux amoureux des livres et à la littérature, s’il dit l’émoi et  explore brièvement des pistes de réponses à travers son personnage, cultive savamment les zones d’ombres et le mystère quant au lien qui unit ces trois éléments. À l’analyse du plaisir de lecture, Jean Berthier préfère le partage avec son lecteur auquel il tend avec une complicité maline un miroir.

Un objet atypique qui a tout pour charmer ceux qu’anime cette même passion mais aussi ceux qui s’intéressent de près aux problématiques de la quête des origines, de l’identité et de la transmission.

Réalisateur, Jean Berthier a également écrit pour des revues littéraires. Ce premier roman s’inscrit dans la collection Les Passe-Murailles qui a pour but de publier des ouvrages à mi-chemin entre fiction et réalité ayant pour point commun une relecture d’œuvres devenues « classiques ».

Dominique Baillon-Lalande 
(30/01/18)    



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Robert Laffont

(Janvier 2018)
180 pages - 12









Jean Berthier
a écrit pour des revues littéraires et réalisé des films de fiction et documentaire.1144 livres est son premier roman.