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In Koli Jean BOFANE


La Belle de Casa



Meurtre dans le quartier Cuba à Casablanca.  Sese Tshimanga, un clandestin arrivé de Kinshasa depuis peu, dupé par un passeur lui ayant promis un aller pour la France et le jetant en mer près du Maroc, retrouve au petit matin son amie Ichrak assassinée dans une rue sombre. La belle fille connue de tout le quartier tant pour sa beauté et son caractère farouche que pour sa mère un peu voyante et à demi folle, ne se laissait pourtant ni importuner ni séduire par les mâles qui la convoitaient et inspirait autant de crainte et de respect que de désir.  Le jeune Congolais appelle aussitôt la police pour avertir le commissaire Mokhtar Daoudi qu’il connaît déjà. C’est très mollement que, plus soucieux des petits trafics et des fréquentations utiles à son avancement de carrière que de perdre son temps pour élucider cette mort sans importance, celui-ci se déplace pour constater le meurtre et ouvrir l’enquête. Il repart avec Sese, estimant que ce premier témoin qui connaissait la victime pourrait faire, si l’affaire traînait, un suspect très présentable. Peut-être savait-il aussi que l’émigré pour gagner sa vie se livrait à l’activité douteuse de « brouteur, un genre de cyber-séducteur africain. Un de ces types – très jeunes, souvent – qui entretiennent une cour avec quelques dizaines, parfois même des centaines, de femmes amoureuses, pratiquant une drague forcenée dans le but de leur soutirer de l'argent en jouant sur les stéréotypes de l'Afrique indigente. » Pigeonner ainsi de vieilles et riches occidentales lui paraît n’être qu’un rééquilibrage sans conséquences, comme il l’avait expliqué à Ichrak lors de leur première rencontre quand il avait tenté de l’associer à ses affaires. 
Mais il est vrai que dans ce quartier populaire les suspects, petits macs, grands escrocs, voyous et brutes du tout-venant ou petites frappes toujours prêtes pour un sale coup du moment que ça paie bien comme Nordine Guerrouj et Yacine Barzak, ne manquent pas. Et ce n’est pas l’infatigable Chergui, ce vent violent venu du désert et chargé de sable soufflant sur la ville, qui va apaiser les esprits.
Mais qui a vraiment tué la Belle de Casa ? Qui dérangeait-elle et pourquoi ? 

Finalement, une fois l’enquête lancée, la recherche du meurtrier se fera presque accessoire et prétexte à l’exploration de la société marocaine contemporaine où sexe, argent et pouvoir mènent la danse. « À Casablanca, la pauvreté était insolente, elle ne se dissimulait pas derrière un périphérique, elle faisait face à la richesse, celle qui s’affichait par des parois de béton et de verre conçues par des architectes prestigieux. » Du truculent portrait de groupe du quartier populaire décor du meurtre, l’auteur passe vite au monde des affaires attiré dans cette capitale en pleine mutation par de juteux projets d’aménagement et d’investissement immobiliers. Et quand cette élite, sous ses apparences policées et brillantes, fait pression pour chasser la vermine locale et les migrants des taudis du centre-ville afin d’avoir le champ libre pour les remplacer par des immeubles de luxe à la rentabilité prometteuse, elle n’en est pas moins sordide. Bien évidemment le microcosme policier ayant trop souvent tendance à compléter son misérable salaire de fonctionnaire par d’occultes combines n’échappe pas au regard acéré et à l’humour mordant qui portent l’ensemble du roman.
« –- Depuis que Sarkozy a tué Kadhafi et mis le bordel, c’est foutu.
– Quand c’est foutu, tu peux faire plus d’argent.
– Y a plus rien !
– Si, les migrants. »
« – Oh, je raconte pas n’importe quoi, pardon, j’ai fait des études, moi. La faculté.
– Moi aussi, rétorque Mekloufi, qu’est-ce que tu crois.
–.Toi, des études ?Où ? Quelle université ?
– En France. Aux Baumettes. J’ai été malin, j’ai profité d’un programme quand j’étais en prison là-bas. »

 

En écho à d’autres débats du même ordre très présents chez nous, à travers les superbes figures féminines d’Ichrak, fière, pleine de révolte et hantée par le mystère concernant son père, de Zahira, cette sorcière magnifique au lourd secret, ou Farida Azzouz, complice d’un grand investisseur saoudien, femme belle, riche aussi charmeuse que féroce mais également épouse inquiète capable de tout pour ramener son mari dans ses bras, c’est aussi la concupiscence masculine, le machisme et le sort fait aux femme que l’écrivain dénonce en arrière-plan.
L’omniprésence de Chergui, ce vent têtu venu du désert s’infiltrant dans la ville avec des migrants dans son sillage, cet ennemi impossible à combattre qui agace la population jusqu’à lui faire parfois perdre la tête, ajoute un climat poisseux et suffocant à l’ensemble du roman.

Avec un rare talent de conteur, un art consommé du dialogue, un goût prononcé pour les africanismes et les mélanges lexicaux, n’hésitant pas à intercaler des extraits de rap signés Booba, In Koli Jean Bofane met dans ce roman chaleureux et truculent la fiction au service de sujets graves. Entre faux polar et vraie tragi-comédie derrière sa fantaisie grinçante et haute en couleur, La Belle de Casa s’inscrit loin de tout exotisme dans l’universalité des mégapoles avec une temporalité très actuelle par l’introduction des thèmes de la corruption généralisée, du pouvoir croissant des riches face à la paupérisation collective et à la généralisation de la précarité, du sort de ces migrants congolais, camerounais, sénégalais, nigérians, érythréens, dévalisés par les passeurs ou capturés dans le désert pour être réduits en esclavage quand ils tentent de passer par la Libye.
Mais l’écrivain dépasse la seule géopolitique pour l’envisager à travers le prisme d’un étroit compagnonnage avec des personnages dotés de personnalités variées dont il explore l’intimité avec acuité et empathie. Tous sont à leur manière ambivalents, composés d’ombre et de lumière, d’avidité et d’amour, de calculs et de désirs. Une tendresse particulière transparaît chez l’auteur pour les jeunes Ichrak et Sese qui, bien qu’ayant été par le passé ballottés par la vie et le malheur, développent une énergie, une volonté et un appétit de vie à toute épreuve.   

La magie de ce roman profond à la violence feutrée est là, dans la verve malicieuse qui privilégie l’optimisme au désespoir, dans ces atours de comédie choisis pour dénoncer l’état du monde à notre époque, dans cette générosité qui l’emporte sur la colère.
Lumineux et jubilatoire !

Dominique Baillon-Lalande 
(01/10/18)    



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Actes Sud

(Août 2018)
208 pages - 19










In Koli Jean Bofane,
né en 1954 en République démocratique du Congo a déjà publié plusieurs livres pour la jeunesse ou les adultes et obtenu une dizaine de prix littéraires.


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