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Francis COMBES

La galère
Les vies aventureuses de Jean-Pierre Moineau



De Jean-Pierre, dit Pierrot, nous ne connaissons tout d’abord qu’une hérédité fantaisiste, aléatoire et multiple. Sa mère aurait été apprentie coiffeuse ou blanchisseuse ou postière ou couturière ou psychologue scolaire… Son père chauffeur-livreur ou représentant ou cheminot ou policier… absent depuis toujours ou présent jusque ses 5 ans ou encore vivant à sa majorité… Une sœur plus jeune, ou plus vieille, ou pas, (c’est selon) venant s’ajouter au tableau.
« Qu’il fut le fils de l’une ou de l’autre ne change rien à l’affaire. Ce Pierrot-là était comme tous les autres. Il partageait à peu près les mêmes soucis, les même rêves, les même obsessions que la plus part  de ses congénères [...] c’était un jeune de la banlieue dans les touts débuts du XXIe siècle. »

Enfant, Pierrot est un mauvais élève maîtrisant plus vite l’art du troc et de la subtilisation des objets que l’écriture et la lecture. « Tout ce serait passé pour le mieux si des parents n’étaient pas intervenus pour se plaindre de vol, de harcèlement voire de racket. Ce qui était évidemment déplacé puisqu’il ne s’agissait que d’un cours pré-élémentaire d’initiation à l’économie. » Les choses ne s’arrangèrent pas par la suite : bagarre, vol, trafic et école buissonnière l’amenèrent d’un établissement à l’autre jusqu’en SEGPA section cuisine. L’occasion des premiers stages avec la découverte de l’envers du décor d’un fast-food, d’un restaurant chic à la fausse grande cuisine, d’une pizzeria, d’un resto de quartier au personnel de toutes nationalités au vieux rade traditionnel de la Butte Montmartre avec un vieil anarchiste. Le garçon n’avait pas la vocation et cette succession d’échecs le décourageront un certain temps de chercher un nouvel emploi. Rester chez sa mère à glander devant les jeux vidéo avec ses potes pendant que celle-ci travaille lui paraît nettement plus dans ses cordes.

Mais les bonnes choses ont une fin et la cohabitation familiale devient difficile. L’épisode suivant sera donc composé de petits boulots ponctuels, au noir le plus souvent et dans les entreprises de sécurité, de trafics sans envergure, de combines foireuses imaginées pour s’enrichir sans se fatiguer, alternant avec des périodes de léthargie dans des squats, chez des copains et au plus sombre de son histoire dans la rue. S’il n’a jamais rien commis de suffisamment grave pour rester bloqué à la case prison comme certains de ses amis, ses rapports avec la police sont tendus et il n’est pas sans s’être récupéré quelques gardes à vue et un sursis. Le problème de Pierrot, s’il n’est jamais à l’initiative des mauvais coups, c’est son inertie et sa propension à se laisser entraîner. Et les mauvaises fréquentations sont légions. Ses compagnons de galère sont des petits dealers de cité, de la caillera à la casquette basse, un chien de combat, des SDF polonais, un sculpteur installé sous le périphérique, un universitaire condamné par une maladie orpheline au fauteuil roulant mais se projetant patron d’une entreprise d’ambulance animalière, l’organisateur clandestin de combats de chiens, des voleurs de grands chemins ou à la petite semaine. L’oubli et l’apaisement qui lui permettent de tenir, Pierrot les trouve dans la consommation régulière de beuh (cannabis) ou d’alcool.
« Que nous soyons nés à Neuilly ou aux Quatre mille de la Courneuve nous sommes tous libres et responsables de notre destin. Mais celui-ci a de fortes chances de ne pas avoir la même gueule dans un cas et dans l’autre. »

Enfin, quand après son séjour de plusieurs mois à dormir dehors il s’est refait une petite santé chez sa mère et qu’un de ses meilleurs potes (et complice occasionnel) a écopé de plusieurs mois de taule, Pierrot décide de quitter Paris et sa banlieue (93). Ayant été informé par un ancien copain qui s’est mis au vert chez ses parents depuis quelque temps que dans son coin on embauche des saisonniers à tour de bras pour ramasser les pommes, il décide de le rejoindre. Une vie au grand air assez brève et plus mouvementée que prévue qui l’entraînera jusqu’à Marseille.  

C’est à Paris à ses vingt-cinq ans que se refermera la boucle. Pierrot qui s’est assagi est locataire à la Porte de la Chapelle d’un treize mètres carrés sous les toits avec douche aléatoire et WC sur le palier. C’est devenu un « spécialiste hautement qualifié dans les boulots spécialement disqualifiés ». Il prend ce qu’il trouve (promeneur de chiens, agent de distribution de publicités commerciales et de gratuits, jardinier occasionnel pour un couple de vieux, laveur de voitures, homme de ménage, serveur de remplacement au fast-food, gardien de parking la nuit…) et cumule. « Il n’a plus une minute à lui mais il sait que c’est le prix de la liberté. »
« Acceptant par la force des choses de ne pas avoir d’emploi fixe, Jean-Pierre Moineau qui a été depuis longtemps radié du Pôle emploi participe, à sa façon, à la mobilisation générale contre le chômage. »

Le livre se termine sur un  poème dont la dernière strophe fait conclusion :
Ce monde se soucie tant de sa jeunesse
qu’il la fait bourlinguer, l’envoie aux galères
Alors pas de soucis pour demain à se faire !
La galère, les voyages, forment la jeunesse. 

 

      Qui est vraiment Pierrot ? «Peut-être Jean-Pierre Moineau est-il cet être contradictoire que nous sommes tous plus ou moins. [...] Un égoïste au grand cœur. Un cynique naïf et sentimental. Un garçon sans scrupules qui a des principes. [...] Un idiot qui ne manque pas de jugeote. Un faux frère, fidèle en amitié. [...] Un type exceptionnel et un débile. Un jeune ordinaire à bien des égards extraordinaire. » Son univers affectif ? Sa mère, côté filles surtout des professionnelles, côté copains toute une bande mais à géométrie variable. « Il sert bien ou il ne sert à rien est la formule qui définit la conception que Pierrot se fait de la vie sentimentale. De même que chacun sa merde est celle qui résume ses conceptions de la vie politique et sociale. »

Ce récit singulier qui pourrait initialement s’apparenter à un récit d’initiation est en fait plus généralement le portrait du jeune de cité précarisé et marginalisé, sans possibilité de trouver un boulot digne de ce nom permettant de trouver un logement pour quitter les parents et vivre décemment. C’est toute une époque et une société qui par le prisme de Pierrot nous sont de façon crue et fantaisiste racontées.  L’occasion aussi de traiter de la question des migrants (ici SDF), de la fracture numérique et de l’impossibilité de connexion des sans-travail et sans-domicile qui accentue l’exclusion, de la pollution atmosphérique et de la surconsommation. « Les familles arrivent le coffre vide et repartent à plein. Elles poussent sur le parking leur caddie chargé, comme les coléoptères qui pousseraient devant eux leur boule de bouse. »  
Ce récit composite entre réalisme, anecdotes tragi-comiques et critique sociale, adopte également la forme du récit picaresque avec les aventures et les épreuves rencontrées par le héros à la recherche d’une intégration dans la société et le monde des adultes.  
« Le monde postmoderne et globalisé du marché mondialisé a recréé les conditions du roman picaresque où le héros fait des rencontres et connaît mille mésaventures dans lesquelles il se voit entraîné par l’effet de sa quête incessante d’argent pour vivre ou, mieux, survivre » comme l’explique l’auteur lui-même dans son roman. 

Mais avec Francis Combes toujours le poète finit par pointer son nez et poèmes ou chansons viennent conclure chaque fin de séquence. Trouvent naturellement place dans ce récit une érudition incontestable, un goût certain pour les jeux de mots et une obsession à décortiquer les mots et intégrer des pavés lexicaux à l’intérieur même des séquences de façon décalée mais pertinente et non sans rapport au reste du texte. Cette démarche atypique n’est pas inintéressante mais elle rompt quelque peu le rythme du récit et pourrait déstabiliser un lectorat jeune et peu littéraire qui aurait pourtant pu adhérer d’emblée à ce livre de par son sujet, son enfilade de dialogues et de scènes toujours traitées avec humour et la personnalité même de son jeune héros venu du 93 auquel l’auteur parvient à donner une vraie épaisseur et un caractère sympathique et avec lequel il pourrait facilement entrer en résonance. Mais il est vrai que ces listes de synonymes appartenant aux registres familier, recherché, argotique ou trivial pourraient par ailleurs constituer un vrai trésor pour les rappeurs de tout poil toujours à la recherche d’une nouvelle rime ou d’un mot nouveau.

Francis Combes a réussi le tour de force dans ce roman d’alerter sur la dangerosité de cette société qui, n’offrant pas de porte de sortie à cette génération sacrifiée, la pousse à se marginaliser quand elle ne bascule pas dans l’apathie, le désespoir ou la violence, tout en se coulant avec style dans l’air du temps, celui du diktat du divertissement. La question posée est cruciale, l’angle de vue original et on se doute bien qu’un roman où l‘on croise un vieil ivrogne portant une croix, une étudiante représentante en sextoys et un chien qui parle aux lecteurs ne peut pas laisser son lecteur indifférent.

Dominique Baillon-Lalande 
(28/12/18)    



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Le temps des cerises

(Août 2018)
327 pages - 22








Francis Combes,
né en 1953, auteur et éditeur, a écrit de nombreux ouvrages.



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