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Didier DELOME


Jours de dèche



Un roman pour dire la chute d’un artiste parisien de soixante ans, Didier Delome, qui loin des vernissages, des expositions dans les galeries du monde entier qui ont rempli sa vie active, n’est plus qu’un nouveau pauvre dépressif et ruiné, vivant cloîtré dans sa galerie transformée en taudis pleine de cafards dont il ne sort plus. « Il n’y a qu’un miracle qui pourrait me sauver. Ou le Loto. Mais je suis athée et ne me suis jamais intéressé aux jeux de hasard. Il me faut juste accepter que c’est la fin et m’organiser en conséquence. » Sa seule compagnie est la chatte au pedigree d’exception et  les perroquets aussi rares que chers qu’il considère comme ses enfants. Avec ses deux garçons, l’un banquier et l’autre taulier pour ouvriers du bâtiment sans papiers au service de puissantes entreprises, s’il les a mis à l’abri avec l’héritage familial qu’il avait lui-même reçu transmis à leur majorité, la relation est tendue voire inexistante. Leur fascination pour l’argent l’agace. Si l’homme a toujours dépensé sans compter, c’était de façon hédoniste et en relation avec son milieu mais sans goût particulier pour le gain et l’accumulation autre que celle d’objets d’art dont il tombait amoureux.
L’artiste depuis quelques années a beaucoup flirté avec l’idée du suicide. « Le Paradis je l’ai connu sur terre quand j’étais jeune et beau. Et riche. [...] Maintenant que j’ai perdu la partie, tant pis ; autant me montrer fair-play et garder la tête haute pour tirer ma révérence et effectuer ma sortie le plus discrètement possible. [...] Malheureusement à mon grand regret je n’ai pas ce courage. »
Nous ne saurons rien des causes de cette déchéance car c’est au seuil de son expulsion et après sa dernière tentative ratée de suicide que débute cette histoire. « J’ai toujours mené la grande vie, puis lorsque je me suis retrouvé à la rue sans rien, démuni, ayant tout perdu, l'effroyable urgence de ma situation m'a soudain assommé en pleine face avec la violence d'un gnon magistral qui m'a laissé groggy sur le banc du boulevard voisin où j'avais atterri. » « Ça y est. Je suis à la rue. [...] Où serai-je ce soir ? Je n’arrive pas à me projeter. [...] Je me sens coupable d’être tombé aussi bas. Je triture mon porte-monnaie au fond de ma poche. Je sais qu’il renferme 100 euros. En billets et en pièces. J’ai aussi ma carte de retrait bancaire [...] mais je n’ai plus un centime sur mon compte et n’ai pas droit au moindre découvert. » Mais au lieu de l’effondrement attendu, c’est à un sauvetage que l’on va assister. Madame M., une fonctionnaire des services sociaux convaincue qu’il pourra s’en sortir si elle lui donne le coup de pouce nécessaire et dont nous n’apprendrons pas grand-chose si ce n’est qu’elle se positionne comme un ange gardien pour cet homme qui, sans doute, tranche avec la cohorte des assistés qu’elle reçoit, l’assiste activement.
Elle lui dégote dès la première nuit huit jours d’hébergement gratuit dans un hôtel en Seine-Saint-Denis. « Je pâlis en ayant l’impression que tout s’effondre autour de moi lorsqu’on m’informe que je dois me rendre avant 18 heures [...] à Villiers-le-Bel [...] par le RER D. [...] En banlieue. Pourquoi pas la Roumanie ou le Sahel ? Je n’ai jamais mis les pieds là-bas [...]. J’en ai juste entendu parler à cause de la réputation déplorable de certaines cités sensibles et des émeutes qui y ont été déclenchées en 2007, et qu’on a retransmises à la télé aux États-Unis en montrant en boucle des images de guérilla urbaine sur les chaînes d’info. [...] Ils me déportent. » Le choc culturel est rude, mais l’homme n’a pas le choix. « Je m’efforce de prendre sur moi. Ne pas me plaindre. J’ai horreur des jérémiades. Je dois juste continuer de placer un pied devant l’autre. » Parvenu à destination,  il découvre une chambre propre, des tenanciers respectueux et une contrée plus vivable que ne lui ont fait craindre ses préjugés. « On se croirait dans un film en noir et blanc des années trente. Tout paraît si paisible et à l’écart du monde dans ce coin reculé où les passants sont rares mais guère inquiétants. [...] Je m’y retrouve à la fois dépaysé et en terrain connu. J’aime ce résidu de village si bien préservé, à l’écart de toutes ces barres HLM agglomérées alentour qui l’isolent de la gare à laquelle il demeure relié par une ligne de bus que j’emprunte parfois afin de regagner mon hôtel. » Il se réjouira que sa « bonne fée » en obtienne le renouvellement six fois de suite. De quoi apprendre à vivre autrement – « Le plus petit supermarché, celui juste en face de l’hôtel, est un hard discount. Il y a moins de choix mais les prix y sont imbattables. À quelques exceptions près, les jours suivants, c’est là que je me fournirai et prendrai mes habitudes. » – et reprendre des forces avant de passer sous les fourches caudines que le système lui impose pour se réintégrer. Les aides ne sont pas éternelles et il lui faut trouver un travail.
Là encore, la « bonne fée » se démène comme une diablesse pour lui trouver des stages et des entretiens d’embauche. L’homme brigue tout d’abord des postes modestes de gardien de nuit dans les hôtels de Paris, un emploi qui lui semble compatible avec ses aspirations d’écrivain et qu’il a brièvement exercé à New-York quand il était étudiant. Mais malgré quelques entretiens, rien n’y fait. Personne ne veut d’un bientôt soixantenaire asthmatique. « Je me remets donc en question. Pourquoi je n’intéresse personne ? Même pour un boulot aussi dérisoire dans un hôtel de seconde zone. Moi à qui Madame M. prédisait au départ d’être vite embauché par un palace dont la clientèle huppée conviendrait mieux, non seulement à mes aspirations, mais aussi à mon propre vécu. Résultat, pas plus de deux étoiles que de cinq étoiles n’ont daigné jeter un œil favorable sur ma candidature au bas de l’échelle de la hiérarchie de leurs employés subalternes. Ils n’ont rien à m’offrir. Et pourtant ils cherchent du monde puisqu’ils passent des petites annonces pour recruter du personnel. Y compris non qualifié. Cela me rabat mon caquet. » La « bonne fée » qui ne baisse pas les bras lui fait revoir son CV, lui propose des formations puis un diagnostic qui l’oriente finalement vers le secteur culturel public. Les bibliothèques peut-être. Là encore c’est l’échec. Trop cultivé, trop atypique, trop vieux. « En dépit des avantages sociaux appréciables que l’État concède aux  employeurs institutionnels susceptibles d’embaucher des déclassés comme moi. [...] Sur le marché du travail, à l’heure actuelle je ne vaux pas tripette. » « J’ai toujours travaillé en gagnant souvent plein d’argent. Mais chaque fois à mon propre compte. Sans dépendre d’un patron ou du bon vouloir d’une hiérarchie. [...] j’ai passé ma vie à tout décider sans l’avis de personne et n’ai jamais obéi aux ordres de quiconque » écrit-il, voilà qui, par les temps qui courent, s’avère fort peu rassurant pour un éventuel employeur !
La recherche d’une chambre pas trop chère à Paris et donnant droit aux APL avec un propriétaire privé qui accepte un chômeur de longue durée est un autre combat dans lequel Madame M. bien heureusement l’assiste encore. Il finira pour trouver une minuscule chambre de bonne avec douche et WC sur le palier, proche de son ancien quartier. Mais même en vivant de peu – « Jamais je n’excède les limites strictes de mon budget que je gère jour après jour avec une âpreté d’avare émérite [...] Je prends autant de plaisir à chipoter sur chaque centime dépensé que j’en ai pris toute ma vie durant à dilapider l’argent sans compter. En devenant pauvre j’apprends la jouissance d’économiser. En ce qui me concerne, une véritable ivresse contre nature. » – les aides reçues ne sont pas suffisantes pour se loger sans emploi. Alors il se résout à reprendre contact avec les huissiers pour récupérer des effets personnels et quelques meubles qui pourraient l’aider à sortir de l’impasse. « Jamais de toute ma vie je n’ai demandé l’aumône à personne. En revanche je me sens encore capable de conclure une affaire profitable que je rumine depuis plusieurs jours. Proposer à Pascal [...] la liste que je m’apprête à dresser, avec description de chaque article et estimation de sa valeur marchande, des plus belles choses restant à vendre à la galerie; sous forme d’un lot global à prix cassé. Une opportunité commerciale en or massif à saisir pour lui, à la condition expresse qu’il vienne à Paris récupérer l’ensemble le plus vite possible. En toute discrétion. Avec paiement comptant. » L’affaire est conclue et le fils vient embarquer, sans question ni effusion, ce trésor d’environ 40 000 € acheté au quart de son prix à son père dans le besoin. Celui-ci, ayant calculé qu’à raison de 10 € par jour, une fois payé le complément pour son loyer, cela lui laissait le temps pour faire la jonction jusqu’à la publication de son manuscrit, s’en satisfait. Car notre homme s’est remis à écrire à Villiers-le-Bel. Un journal sur son étrange expérience saisi sur son MacBook Prode luxe, seul vestige avec sa sacoche Hermès de sa vie d’avant. « J’ai toujours été un écrivain. J’avais juste arrêté d’écrire. Pendant trente-cinq ans. [...] C’est un peu les montagnes russes dans ma tête. Néanmoins je tiens bon la barre. J’écris et rature plusieurs heures par jour. [...] La rédaction de mon journal me guide vers l’avenir. »

L’extraordinaire trouvaille de Didier Delorme est d’avoir évité tout pathos et toute critique frontale en endossant le rôle du faux naïf, décalé, attachant, drôle et impertinent, sur les traces du «persan» de Montesquieu. La différence étant ici que, dans un esprit plus moderne, le héros se moque aussi de lui-même. Si son ancien milieu d’artistes nantis est rapporté avec gourmandise il n’en montre aucune nostalgie. L’assistance que lui porte le beau personnage de l’assistance sociale en mode « ange gardien » en lui évitant le pire, lui a permis de relativiser sa chute. C’est avec l’expression d’ouverture et de curiosité et avec une exceptionnelle capacité de distance qu’il envisage sa situation présente, comme le spectateur de sa propre vie que ces expériences nouvelles viendraient enrichir. Et à travers ces confessions livrées en toute «légèreté»,  le tableau qu’il nous expose d’une société basée sur l’argent et l’apparence, des arcanes de l’emploi incompréhensibles et humiliantes pour tous mais plus encore pour un soixantenaire à la culture  obsolète et rédhibitoire dans le monde du travail, du problème de logement dans Paris et au-delà dans les métropoles et les grandes villes, s’impose, loin de toute plaintes mais avec une causticité et une drôlerie manifestes.
Le personnage lui-même, au départ un snob prétentieux et égocentrique en plus d’être dépressif, n’est pas vraiment sympathique mais au fil du roman il finit par nous séduire par son intelligence, sa pertinence, sa curiosité voire son respect des autres même s’il reste majoritairement tourné vers sa  personne et son projet personnel salvateur d’écriture. S’il a perdu toute prétention et manie avec bonheur une certaine autodérision, il n’en abdique pas pour autant ses exigences à  vivre librement en accord avec lui-même. Et dans ces épreuves, partagées par d’autres souvent plus durement touchés encore comme il a la clairvoyance et l’humilité de le reconnaître, en privilégiant sa dignité humaine, c’est celle de tous qu’il défend. Cet apprentissage et cette  renaissance, qu’avec rigueur (les passages sur le calcul des courses est un morceau de bravoure récurrent et tellement juste qui rappellera quelques souvenirs douloureux à qui a eu du mal à boucler ses fins de mois) et optimisme Didier Delome nous raconte, sont fondés sur l’espoir d’une nouvelle vie. L’homme ne se définit pas par une accumulation de biens ou une privation de ceux-ci mais il «est» avant d’«avoir».
C’est aussi la question de la solitude que ce misanthrope incorrigible évoque justement. « Il m’arrive de traverser plusieurs journées d’affilée sans adresser la parole à quiconque et pour compenser ce déficit d’élocution je relis à voix haute chaque phrase que j’écris afin d’en apprécier l’harmonie sonore [...] Lorsque je fréquentais tellement de gens autrefois, je n’écrivais plus. Maintenant c’est le contraire, j’ai inversé mon mode de communication. Je ne m’exprime plus que par écrit et ne fréquente plus personne. [...] Du coup j’ânonne les phrases de ce livre jusqu’à en malaxer les mots avec ivresse, afin de ne pas devenir définitivement muet à force de me taire. » Ne lui reste qu’un très vieil ami écrivain exilé dans les Landes qu’il ne voit qu’une fois l’an dans la capitale mais avec lequel il échange un courrier électronique quasi-journalier sans jamais aborder ses conditions d’existence. D’ailleurs le dépressif a repris goût à la vie et c’est souvent une belle réflexion sur l’être humain, l’utile et l’accessoire qu’il souhaite partager.

C’est aussi un émouvant hommage à l’écriture et à la beauté qui affleure à toutes les pages  dans ce texte sensuel et jubilatoire. « Est dans la dèche qui a déchu, a déchu qui est en déchéance, qui est tombé, s’est retrouvé, tel un déchet, à ras de terre, à fleur de sol » écrit joliment l’éditeur, mais la fleur s’est redressée et tournée vers le soleil, ai-je envie d’ajouter. Sa sève c’est l’écriture, ces mots écrits qui seuls disent ses émotions.
La fin est lumineuse : « Écrire envers et contre tout. En espérance. Demain est un autre jour. » (ed.). « J’existe sur un mode minimaliste. Et cependant, sans rien réaliser de concret ni d’extraordinaire, je ne me suis jamais senti aussi... heureux. »

Le lecteur, lui, se régale de cette confrontation décalée et ludique, de ce travestissement d’une réalité difficile que lui, les siens ou des proches ont pu côtoyer, dont avec élégance l’auteur parvient à le faire sourire tout en n’en gommant pas la nocivité. 
Un roman sous forme d’autobiographie conduit d’une plume alerte, précise, subtile et pleine d’humour, avec le goût des mots affûtés qui font mouche. Un livre intelligent et drôle.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/10/18)    



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Le Dilettante

(Août 2018)
258 pages - 18










Didier Delome
a été galeriste. Après le journalisme, l’édition, la télévision et le théâtre… voici son premier roman, très autobiographique.