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Marie FERRANTI

Histoire d'un assassin

Pâques 1913 dans un village près de Bastia. Pourquoi Dominique Zincoli va-t-il tuer son frère Marcus et son grand-père Jean Bonifazzi ? Sera-t-il jugé, condamné ? Que deviendront sa femme et son fils après ces évènements ? Telles sont les questions que se pose le lecteur au fil du roman. Quant à savoir si Dominique Zincoli est vraiment l’assassin, aucun doute à ce sujet, on le sait dès les premières pages. L’atmosphère du village, les motivations et la personnalité de l’assassin, le rôle des femmes dans cette histoire, tout fait immanquablement penser à Mateo Falcone ou Colomba mais, contrairement à Prosper Mérimée, Marie Ferranti est corse, viscéralement, jusqu’au bout de la plume.

Quand on ouvre le roman, Dominique Zincoli est séquestré dans une cave. Une main inconnue ouvre la porte et le prisonnier s’échappe, va chercher son fusil et assassine son frère et son grand-père sans un mot pour quiconque. Aussi déterminé que silencieux.
Il faut dire que personne n’est bavard dans le village comme en témoigne l’interrogatoire d’un voisin par le procureur :
« Tout le monde connaît l'assassin, n'est-ce pas ? dit celui-ci d'une voix blanche.
– Oui, dit Henri Servetti. Tout le monde.
– Comment se nomme-t-il ?
– Puisque vous le savez, il est inutile que je vous le dise.
– Vous avez peur, Monsieur Servetti ?
– Je préfère ne pas dire son nom. J'ai peur que ça me porte malheur. »

C’est par les femmes et leurs conversations en langue corse qu’on apprendra ce qui s’est passé dans cette famille pour qu’adviennent de tels crimes.
Et celle qui va jouer un grand rôle dans cette histoire, c’est Mademoiselle de Guagno, une femme fortunée, dont tout le monde connaît le pouvoir d’intuition et qui avait conseillé à Jean Bonifazzi de se méfier de son petit-fils, mais il n’avait rien voulu entendre.
« L'obstination qu'elle mit à s'occuper de Dominique Zincoli vint sans doute de ce qu'il lui avait donné raison en tuant son grand-père. »

Mademoiselle va rencontrer Marthe et Annonciade Gallici. « Les deux sœurs avaient travaillé au domaine de Jean Bonifazzi, à San Marco, avant qu'il ne prît la fantaisie à leur maître de revenir s'installer au village. Elles avaient connu Françoise, la mère de Dominique. Elles lui avaient servi de nourrice. »
Ce sont elles qui vont raconter la vie de cette famille et les raisons qui ont amené Dominique à détester son frère et son grand-père.

Mademoiselle prend fait et cause pour l’assassin. Elle ne lésine pas sur l’argent pour engager un avocat et payer un journaliste.
Il faut rappeler qu’on est en 1913. « Le procès de Dominique Zincoli se déroulait au même moment que celui de Mme Caillaux, la femme du ministre des Finances, qui avait tué à coups de revolver Gaston Calmette, le directeur du Figaro. […] Caillaux avait corrompu la cour. Le président et plusieurs jurés étaient comme lui membres du parti radical, et, selon qu'ils fussent à charge ou non, les témoins étaient hués ou acclamés. Le procès fut rondement mené. Mme Caillaux fut acquittée et devint historienne d'art. »
Nous n’en dirons pas plus sur ce qu’il advient de Dominique Zincoli et de tous les protagonistes de cette sombre histoire pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

Marie Ferranti, d’une écriture à la fois sobre et efficace, nous place au cœur de cette chronique villageoise fortement marquée par les valeurs, les traditions et l’identité corses. Les caractères des personnages sont décrits en quelques mots ou quelques lignes ; l’amour et la haine, la jalousie et la convoitise, déchirent cette famille sur plusieurs générations, tous les ingrédients d’une tragédie antique sont réunis. Un très beau roman qui enrichit encore le brillant parcours de cette auteure déjà récompensée par le prix François Mauriac et le Grand Prix du roman de l’Académie française.

Serge Cabrol 
(26/02/18)    




Simultanément paraît chez le même éditeur Un peu de temps à l’état pur, correspondance entre Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni de 2013 à 2017.
On connaît Jean-Guy Talamoni avocat, militant nationaliste, président de l’Assemblée de Corse, on le découvre ici enseignant-chercheur à l’université de Corse, passionné de littérature.
Les deux auteurs communiquent par internet autour de leurs lectures, de leurs travaux en cours, de la langue et de l’écriture, ils s’envoient des poèmes ou des nouvelles, des réflexions politiques ou historiques.
Les échanges s’ouvrent sur la personnalité de Maria Gentile, une figure corse haute en couleur que Maria Ferranti a choisie comme héroïne d’une pièce théâtre. « Maria Gentile est cette jeune femme du Nebbiu qui, au moment de la conquête française de la Corse, a choisi de risquer sa vie pour donner une sépulture à son fiancé, exécuté — avec d'autres jeunes hommes de la région — par l'armée de Louis XV, et condamné à être laissé ainsi, proie offerte aux animaux sauvages. Maria Gentile a refusé ce sort indigne. Cette femme, qui n'avait certainement jamais entendu parler de Sophocle, a refait le geste d'Antigone. Comprenez bien, Maria Gentile ne s'est pas comportée comme Antigone, Maria Gentile est Antigone. »
Voilà donc une correspondance riche et érudite, revue et mise en forme au fil des échanges pour la préparation du livre commun. Bien sûr, la Corse est au cœur de l’ouvrage et Marie Ferranti écrit : « La Corse est ma grande affaire d'écrivain ». Les deux ouvrages présentés ici ne laissent aucun doute à ce sujet…

Gallimard (Février 2018) 256 pages - 20



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Lectures








Gallimard

(Février 2018)
120 pages - 12,50









Marie Ferranti,
née en Corse en 1962,
a déjà publié une douzaine de livres chez Gallimard.