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Anne-Marie GARAT

Le Grand Nord-Ouest


Le roman lu, la pensée est ravie, l’esprit est content, et le cœur sous le charme, alors que… s’insinue cette idée que l’on a peut-être « loupé » quelque chose, pris comme nous l’étions par la danse de l’écriture, la force des phrases et l’ambiguïté des histoires. D’où cette envie de retrouver le début, d’accompagner à nouveau.

Le roman commence ainsi : « Quand ma mère a décidé de partir, cap au grand nord-ouest de ses rêves, l’époque des trappeurs et des chercheurs d’or d’antan était passée depuis longtemps. » Mais on ne sait pas grand-chose de cette jeune femme de trente-quatre ans, sinon qu’elle doit avoir un caractère bien trempé, en plus d’un charme certain et d’une assurance apparemment à toute épreuve : « Châssis de Betty Boop, denture de Blanche-Neige, divine de pile et de face, boudeuse, cabotine, œil fripon sous la plume des faux cils, il fallait la voir trôner, alanguie dans les coussins de satin sous le nom de Lorna del Rio d’ascendance mexicaine ou, cuisses nues de cow-girl texane, chevauchant avec lasso une barrière de rodéo de studio. »

Mais Lorna del Rio, comme elle se fait appeler au début de son aventure, part ou s’enfuit, vers le Grand Nord-Ouest, du Yukon et de l’Alaska. Que va-elle chercher ? Car il semble qu’elle soit très déterminée quant à son itinéraire, et sa destination, pour se lancer ainsi brusquement dans l’aventure avec sa gamine de six ans – dont le père vient de mourir noyé sur la plage de Santa Monica – et « au lieu de treuiller son mari en compagnie, de lui faire des funérailles d’enfer, cette veuve décampait le matin même sans tambour ni trompette et changeait subitement de nom pour explorer l’Oregon. » « Partons à la conquête de nouveaux territoires et puis, pleure si tu veux, tu pisseras moins. »

Donc « la veuve et l’orpheline du producteur Campbell » quittent le luxe de la vie en Californie, pour se lancer sur les routes dans une vieille Dodge cabossée, puis à bord d’un bateau. « Par magie , la mer calme s’étendait sous le ciel pur de nuages, bleu d’azur, bleu cobalt, bleu d’argent, de turquoise, d’opale, la palette de tous les bleus de l’univers chatoyant à l’infini piqué de paillettes sous le puissant soleil. Ma mère me serrait contre elle, je sentais son parfum de gardénia et j’étais heureuse. »

Après des escales et autres pauses en hôtel ou pension, elle achète une autre automobile, change encore une fois d’identité, et se retrouve à nouveau sur des routes imprévisibles pour affronter les territoires du Nord. Le destin ? Le hasard ? En chemin elles rencontrent une Indienne, Kaska, en train de perdre son sang, la jambe prise dans un piège de chasseur, elles parviennent à la ramener chez elle. Cette dernière leur offre alors l’hospitalité dans sa cabane près de Kloo Lake. Cohabitation qui va à la fois permettre une halte instructive et faire surgir au cours de ces mois de vie commune, une relation particulière entre les occupants. Herman, le compagnon de Kaska est entre-temps revenu...

Ainsi témoins de leur façon de vivre, nous les observons s’adapter : les projets et idée fixe de Lorna confrontés à la réalité des lieux, de la vie dans ce pays sauvage et à la personnalité marquée de Kaska. Ce quotidien est ponctué par les remarques et réflexions de la petite Jessie, nommée un moment « Nez de renard » puis « Qui donne ses dents » et plus tard Njyah, qui observe les adultes depuis sa jeune maturité. C’est aussi l’occasion de voir la beauté de la nature, avec la transformation des saisons, la description des ciels d’aurore boréale ou non, et d’appréhender également une certaine philosophie, le cœur peut-être d’une culture.

Alors si la curiosité nous a pris de connaître au plus près cette jeune femme volontaire et surtout cette petite fille si lucide, c’est que le charme de l’écriture d’Anne-Marie Garat avait déjà agi. Charme qui tient aussi de cette habileté de la construction qui, tout en privilégiant une certaine chronologie, peut surprendre encore et encore…

Quinze ans plus tard, Jessie – « Appelle-moi Njyah, je préfère. » – vient retrouver Bud Cooper, un jeune homme rencontré dans le Grand Nord lorsqu’elle avait sept ans, pour lui raconter l’aventure vécue avec sa mère, afin qu’il l’écoute et écrive son histoire. Sous sa dictée, et puis « sous » les souvenirs de sa dictée… Et Bud de confier :«  Je transcris son récit de mon mieux, en m’y tenant jour après jour mais se souvenir ou inventer, raisonner et rêver n’ont pas beaucoup de différence, certaines de ses phrase persistent telles quelles […]. Dès que relaté à l’oral ou couché par écrit, rien d’authentique n’est garanti, rien n’est pur ni ressemblant quel que soit le degré de loyauté déclarée ou d’insincérité assumée, s’y mêlent les manigances de l’oubli ou de la fiction, et pour finir l’imposture ; n’excluons pas le facteur sentimental, il faudrait s’abstenir de raconter. » Les lecteurs sont ainsi prévenus …

Il nous paraît difficile de résumer, et même de raconter une infime partie de cette histoire, chacune de ces pages est dense, et les détails importants, et le choix est difficile. Par exemple, lors cette période où elle partage la cabane de Kaska, Jessie nous livre : «  À présent, je sais que, tantôt facétieuse, tantôt raisonneuse, elle éduque mon esprit à ne pas prendre les vessies pour les balivernes, le vent pour un pet de glacier, l’ombre de l’homme pour son âme et le corégone pour un eulachon. Sa leçon de choses boréale me galvanise, je n’ai plus peur d’être repérée traquée par une lampe de poche biblique. »

Mais de constater, aussi ce talent subtil d’Anne-Marie Garat qui ne se contente pas de nous faire vivre cette histoire passionnante et pleine de rebondissements, mais qui arrive également à montrer la place que peut avoir l’écriture, celle qui joue avec la mémoire, et qui à son tour peut jouer elle-même avec l’interprétation des souvenirs, en les enrobant peut-être d’imaginaire : « Je commence à prendre la vie très au sérieux. À comprendre qu’elle se raconte. Que son récit se forge selon qui écoute, pour le séduire, l’ébahir, l’endormir ou l’égarer. Du coup, y a-t-il du vrai qui ne soit imaginé, et comment trancher si on n’a pas vu par soi-même de ses propres yeux, en étant présent. »

La poésie survient dans les descriptions des paysages, mais également dans les portraits de personnages plus authentiques les uns que les autres, comme ce peuple des fjords du Nord, ces populations amérindiennes où, au passage, les représentations que nous en avons pourraient sans doute être secouées. Et que dire de Kaska, l’Indienne gwich’in, à la pertinente sagesse !

Alors ce livre, très dense, avec cet humour toujours actif au coin d’un chapitre, où l’écriture virevolte à son tour pour s’aventurer sur les territoires intimes comme sur ces régions du Grand Nord-Ouest, ce livre, donc, ce roman, c’est tout cela. Et même davantage encore pour qui veut bien lire entre les lignes… mais ce n’est pas indispensable, car ce qui est juste écrit est particulièrement brillant… Passionnant… Émouvant…
Un grand plaisir de lecture !

Anne-Marie Boisson 
(22/10/18)    



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Actes Sud

(Août 2018)
320 pages - 21,50 €














Anne-Marie Garat,
née en 1946 à Bordeaux,
a écrit de nombreux romans, essais, nouvelles, textes sur des photos
ou sur le cinéma.
Elle a obtenu plusieurs
prix littéraires dont
le Femina pour Aden.


Pour visiter son site :
anne-marie-garat.com




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