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GAUZ


Camarade Papa


Gauz juxtapose ici deux récits qu’il situe en Côte d’Ivoire avec deux protagonistes séparés par un siècle. On y trouve le jeune Dabilly qui, pour fuir la dureté et l’ennui du travail en usine vécu par son père en France, se lance dans l’aventure coloniale africaine dans les années 1880 et, en parallèle, Anounam, fils d’émigrés africains né à Amsterdam au siècle suivant qui, à la disparition de sa mère, doit quitter dès la fin de l’école primaire son quartier des « marchandes de bisous » pour aller vivre chez une grand-mère inconnue au lointain pays de ses ancêtres.
Le premier, embauché par une entreprise de commerce international au comptoir de Grand-Bassam dont Français et Anglais se disputent le contrôle, va découvrir avec surprise souvent, fascination parfois, les paysages et la culture africaine, s’agacer aussi des excès du comportement des « négrophobes » face au clan des « négrophiles »», s’éprendre de ce nouveau cadre de vie au point d’y fonder une famille et ne jamais en revenir.
L’enfant, lui, grandi dans la civilisation laïque de cette Europe d’après-guerre en pleine embellie libérale et matérialiste, a été élevé avec une grille de lecture militante, syndicaliste et marxiste par ses parents. C’est donc à l’aune de cette orthodoxie idéologique qu’il envisage et explique ce qui l’entoure à l’aide des  slogans entendus dans sa jeunesse. Il sera lui aussi  surpris par ce pays des racines dont il a tout à découvrir et où il lui faut trouver place tout en respectant sa parole donnée au père d’observer le monde post-colonial et de contribuer à sa construction en restant fidèle à son éducation idéologique. 
Si le lecteur suit l’un et l’autre dans les chapitres qui s’intercalent sans que les différentes réalités puissent se mélanger ou interférer, l’auteur ne résiste cependant pas à laisser libre courst à son imagination quant à leurs lien en toute fin du roman.

Ce dispositif d’un regard croisé, entre le jeune Français vivant en direct la colonisation française en Afrique et, avec un saut dans le temps  de plusieurs générations,  l’enfant d’origine africaine mais né et  élevé en Europe plongé brutalement dans son pays d’origine en situation post-coloniale, apporte une originalité et un élargissement de la focale assez nouveau.

Le stratagème consistant à choisir comme narrateurs deux naïfs sympathiques et positifs (l’enfant et un jeune homme français modeste, sans parti pris et plein de bonne volonté) s’avère un ressort romanesque efficace qui permet à l’auteur de mettre des propos décalés, surprenants, voire dérangeants dans la bouche de ses personnages en toute liberté. Comment reprocher à un enfant d’user de slogans marxistes plus très en vogue mais toujours aptes à s’attirer les foudres quand celui-ci élevé dans la culture syndicaliste ouvrière ne fait que répéter sagement la leçon apprise ? Comment s’offusquer également qu’il les détourne involontairement en inventions lexicales  savoureuses pour tenter de traduire avec ses mots ce qu’il voit ou perçoit de la réalité locale ? Difficile pour le lecteur de rester insensible à des expressions comme « esclavengeurs » ou « suppositoires du grand capital » qui prêtent d’emblée à sourire sans corrompre l’idée contenue dans la formule de référence. De même que reprocher à ce jeune homme sans avenir si ce n’est l’audace d‘avoir choisi l’aventure des comptoirs en Afrique avec honnêteté bien loin de l’image caricaturale du colon sans scrupules venu s’enrichir au détriment des autochtones ? Les deux personnages ainsi campés restent crédibles, tiennent des propos cohérents avec ce qu’ils sont et peuvent même se permettre d’user d’impertinence volontairement ou non assez régulièrement pour questionner le lecteur autant que l’amuser.
Entre « négrophobes » et « négrophiles », « on frôle régulièrement le pugilat. L’ambiance ne se détend que lorsqu’arrivent les Anglais. La détestation du Britannique adoucit les mœurs. ».
« En échangeant défense d’éléphant contre verroterie et tissus de couleur, le piroguier apolonien pense le marin hollandais idiot, qui de son côté est convaincu de traiter avec un crétin sans nom. Marché de double dupe. »
Ou encore : « Pour l'enfer colonial, Camarade Papa a raison à demi : aucun diable, juste la chaleur. »
Et je ne résiste pas à partager ce morceau de bravoure qui m’a fait beaucoup rire à propos de l’engouement des Ivoiriennes pour les mouchoirs anglais à l’effigie de la reine qu’elles se glissent entre les jambes : « Le visage de la vieille régente oscille en un endroit où la propagande anglaise n’aurait pas imaginé s’afficher. »

Mais derrière le Gauz facétieux, rétif au politiquement correct, se cache aussi un auteur engagé qui prend la plume non dans l’unique but de distraire mais pour partager ses réflexions sur  les travers et dérives de l’Histoire passée et contemporaine, pour dénoncer les injustices et la cupidité dominante source de drames et d’exactions. Et ce n’est qu’en s’appuyant sur une documentation fouillée et solide sur le quotidien des comptoirs commerciaux en Côte d’Ivoire, sur la langue des autochtones, avec des noms de lieux et de colons puissants ayant réellement existé (Treich, Binger) acteurs de ces tractations qui opposaient Anglais et Français dans la région pour l’exploitation des matières premières au total mépris des populations locales, qu’il peut construire sa fiction sur cet épisode de l’histoire coloniale sans angélisme ni manichéisme mais avec chair et recul.

Pour éviter un éventuel dogmatisme ou un réalisme dur dont il rejette le cadre, entre certains chapitres Gauz intercale en bonus des légendes locales qui ajoutent une image plus sensible de l’Afrique. Et par ce biais, en célébrant par exemple la hardiesse des piroguiers kroumen et apoloniens comme seuls capables de faire passer la barre de Grand-Bassam à leurs embarcations, c’est aussi l’honneur de leur culture originelle qu’il redonne aux peuples locaux colonisés.

Certes, ce roman à la langue inventive et à la structure complexe n’est pas facile à pénétrer mais quel bonheur de lecture il sait offrir à celui qui s’obstine un peu !
L’écrivain et journaliste subsaharien qui s’était taillé un succès mérité avec son premier roman (Debout-payé), nous offre ici un livre original au contenu historique et géopolitique passionnant. Avec son humanité profonde et toujours quelques doses d’humour et d’optimisme, il parvient avec  sa fiction à deux voix à nous faire partager ses réflexions et son regard différent et sensible  sur une Histoire de la colonisation africaine peut-être moins manichéennequ’elle ne se présente ordinairement. Et si tout cela depuis le commencement n’était que la conséquence d’une vision capitaliste d’un monde où seul prévalent l’enrichissement et l’économie ? Gare aux « esclavengeurs » du petit Anounam.
L’écriture vivante et rythmée de Camarade Papa (belle idée de donner pour titreà ce roman le nom que le gamin donne à son père) nous embarque dans cette Afrique d’hier et d’aujourd’hui comme une musique au cœur d’une nuit chaude et odorante et ce roman une fois apprivoisé nous prend sous son charme pour ne plus nous lâcher. N’hésitez pas à aller y voir de plus près.

Dominique Baillon-Lalande 
(24/09/18)    



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Le nouvel Attila

(Août 2018)
256 pages - 19












Gauz, né à Abidjan,
diplômé en biochimie et un temps sans-papiers, a exercé nombre de petits boulots. L'auteur est aussi photographe, documentariste et directeur d'un journal économique satirique en Côte d'Ivoire. Il a également écrit le scénario d'un film sur l'immigration des jeunes Ivoiriens, Après l'océan.





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