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Ronan GOUÉZEC


Rade amère



Le nom de l’auteur, le titre, l’image de couverture, à peine a-t-on le livre en main qu’on est déjà en Bretagne. À Brest, plus précisément, sur les pas de deux hommes qui ont connu le creux de la vague et veulent reprendre le contrôle de leur vie, chacun à sa manière mais toujours sur un bateau. La mer n’est pas étale au fil des pages et il faut s’attendre à quelques avis de tempête. Enfilez vos cirés avant d’ouvrir le livre, les embruns sont au rendez-vous dès les premières lignes : « Brieuc était sur le point d'entrer. La pluie furieuse s'interrompit brutalement, on aurait dit la reprise de souffle d'une sorcière hystérique entre deux incantations. Il profita de ce répit inattendu, descendit les deux marches et poussa fortement la porte avant de subir la suite du déluge en suspens. Une courte pause sur le seuil, dégoulinant. Bien que lourde et massive, il sentait la pièce de chêne derrière lui, vibrante et craquante à chaque rafale rageuse arrivée tout droit sans escale depuis l'autre côté de l'océan. »

Le premier qu’on rencontre, s’appelle donc Jos Brieuc. Séparé de sa femme, il a abandonné sa librairie et, provisoirement peut-être, ses rêves de traversée de l’Atlantique. Il a créé une société de bateau-taxi et loue ses services dans la rade de Brest. Il vit seul, dans une maison hors de la ville, sur une colline boisée.

L’autre personnage principal du roman, Caroff, vit avec sa femme et sa fille dans un mobil-home. Ancien marin pêcheur, il est devenu un paria le jour où, contre l’avis de tous, il a choisi de partir en mer malgré l’annonce d’une forte tempête. Un matelot de seize ans n’a pas eu la chance d’en revenir. Tenu pour responsable, Caroff a été rejeté par tous les marins, interdit de séjour sur le port. Les années ont passé et il a accepté un travail illégal mais bien payé pour sortir de cette situation qui n’a que trop duré. Il a reçu une avance suffisante pour faire remettre son bateau en état de naviguer. Peut-être un nouveau départ…

De part et d’autre, malgré les difficultés, ils retrouvent le plaisir de naviguer, d’être maître à bord, de vivre au jour le jour leur passion pour la mer.

L’intérêt du roman réside en grande partie dans les rencontres que va provoquer leur nouvelle activité.

Un des premiers clients de Jos Brieuc est un homme âgé, René Ducros, qui habite Camaret. Gravement atteint par un cancer, il doit se rendre à Brest régulièrement pour des soins. Une demi-heure en bateau au lieu d’une heure et demie par la route, il n’a pas hésité, heureux de pouvoir encore naviguer malgré les craintes de sa femme. Une belle relation va se nouer entre ces deux hommes.

Caroff, lui, se voit adjoindre deux jeunes malfrats pour le surveiller autant que pour l’aider, deux petits caïds de banlieue. La rencontre de ces deux-là avec Caroff est un morceau d’anthologie qui apporte une note d’humour dans une histoire plutôt sombre. « Deux gars d'une vingtaine d'années, accoutrés comme ces clowns qu'il voyait sur la chaîne musicale du bistro où il prenait ses repas parfois : survêtement blanc, ample, un blouson matelassé sans manches, des avant-bras nus, pour bien montrer les tatouages, une casquette posée n'importe comment sur la tête, des baskets hors de prix évidemment, et des kilos de breloques dorées qui leur pendaient au cou comme autant de médailles de champions du monde de la connerie. Il secoua la tête. Il s'était souvent trouvé minable ces derniers temps mais là franchement, c'était n'importe quoi. » Pas vraiment le profil d’apprentis matelots. La cohabitation sur le bateau risque d’être électrique. Pourtant, au fil des jours passés en mer, l’un des deux se révèle encore accessible à l’émotion, au plaisir d’accomplir correctement une tâche…

Mais il s’agit d’un roman noir et pour Brieux comme pour Caroff de lourds nuages sombres ne vont pas tarder  à envahir le ciel au-dessus de leurs bateaux et de leurs rêves d’une nouvelle vie. Bien sûr, leurs destins vont se croiser mais on n’en dira pas plus…

Ronan Gouézec réussit un beau premier roman, poignant, sombre et très humain à la fois, qu’on ne peut plus lâcher une fois embarqué malgré les lames de fond et les tempêtes qui ne vont pas secouer que les bateaux.

Serge Cabrol 
(29/08/18)    



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Noir & polar









Rouergue Noir

(Avril 2018)
192 pages - 18,50










Ronan Gouézec
est né en 1964 dans le Finistère. Rade amère
est son premier roman.