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Guiomar de GRAMMONT

Les ombres de l’Araguaia

Leonardo avait 20 ans, étudiait la médecine et voulait changer le monde alors qu’une dictature  dominait le Brésil. Pour sa petite sœur Sofia, quand il est parti, il était un dieu.
Les guérilleros s'étaient installés dans la jungle amazonienne, sur les rives de l'Araguaia, dans le but de venir en aide à la population locale et de former sa conscience politique, avant de se lancer dans l’affrontement frontal avec la dictature.
« Le plus grand défi, c’est la forêt. Elle va devenir notre refuge, notre maison. Il faut que nous apprenions à la comprendre : savoir comment revenir sur nos pas quand nous nous engageons à l’intérieur ; apprendre à chasser ; ne pas avoir peur des serpents ou de dormir dans la jungle. »
C’est là que s’arrêtent les traces de Leonardo, mort ou disparu. Les années ont passé mais dans sa famille le vide ne s'est jamais comblé. Le père rongé par la culpabilité s’est éteint ; de la mère, enfermée dans son attente, il ne reste que le chagrin ; et Sofia, minée par cet impossible deuil, ne se sent pas le droit d'être heureuse.
C’est alors qu’un ami fait parvenir à la jeune journaliste qu’elle est devenue un mystérieux cahier rédigé à deux voix, une femme et un homme, narrant au présent cet épisode amazonien du groupe révolutionnaire.  

Dans ce récit de guerre le danger est partout, dans l’Araguaia avec sa jungle aussi dangereuse que protectrice, au camp des guérilleros traqués par les soldats, au village où si certains les soutiennent d’autres sont prêts à les dénoncer par appât du gain parfois mais surtout par peur pour leur famille que les soldats déciment quand ils sont suspectés de complicité avec les guérilleros. À chaque instant, dans ce décor Amazonien la peur est la compagne la plus constante.
Certes la lutte entre ce groupe révolutionnaire d’étudiants, qui n’a jamais atteint plus de soixante-sept utopistes fascinés et formés par la révolution cubaine, parti endoctriner une poignée de paysans et les dix mille soldats mandatés par la dictature alors au pouvoir pour s’en débarrasser, était inégale et l’issu prévisible mais c’est justement l’aspect naïf, absurde et désespéré de cet engagement qui lui apporte un aspect délibérément tragique.
« Regarde ce qui est arrivé dans l'Araguaia : une tragédie, ils ont tous été tués. Des gamins. Quelques-uns ont été torturés de façon horrible, et pour quoi ? Dis-moi pour quoi ?
Dans un pays de cette dimension, ils croyaient qu'ils allaient faire la révolution en endoctrinant une poignée de paysans ! Et une armée entière à leurs trousses… Tout cela d'une inconséquence totale. D'un non-sens atroce. Ç'aurait été ridicule, si ce n'avait été tragique. »
Difficile aussi de ne pas y trouver l’écho de cette histoire troublée par les dictatures et les révolutions populaires de toute l’Amérique Latine à cette période, même si l’ampleur réduite du mouvement brésilien de 1970 et les exactions de la dictature brésilienne de 1964 à 1985 ont su passer relativement inaperçues face au drame des pays frères dans la presse internationale.

Le récit familial de la jeune sœur dans le rôle de la narratrice et son investigation obstinée sur les traces du militant à Cuba tentent alors de combler ces silences, cette attente qui a détruit les siens, pour permettre au deuil de se faire. Le récit du quotidien des révolutionnaires dévoilé dans le mystérieux carnet désormais en la possession de cette nouvelle Antigone et celui de sa propre enquête menée consécutivement sur le territoire de leurs actions en Araguaia, permettent de glisser de la douleur du manque à l’immersion dans la vie des guérilleros et à travers eux de l’absent.

Ce livre, dans une langue classique et concise, dévoile une page sombre de l’Histoire brésilienne des années 1970 entre dictature et guérilla, occultée par l’amnistie des deux parties en 1979.
« L'amnistie cicatrise par la force, c'est l'oubli imposé, elle induit une sorte d'amnésie collective qui empêche une révision du passé. » « Dans la mesure où l'on ne cherche pas à savoir ce qui s'est passé, à comprendre, il n'y a pas de possibilité de pardon. » Cette loi, qui a permis le retour des exilés politiques au Brésil mais protège surtout les tortionnaires ainsi à l’abri de toute procédure judiciaire, est toujours en vigueur.
Ce travail de mémoire réalisé par Guiomar de Grammont, non de façon autobiographique mais à partir d’un solide travail de documentation, se positionne en réaction à cette amnistie, humainement pour permettre aux familles de faire le deuil de leurs morts ou disparus mais aussi comme historienne pour lever le voile sur la réalité d’une période réécrite par les acteurs alors au pouvoir et éclairer le présent avec ce passé marqué par la violence, la répression et la négation d’aspirations nouvelles dans la population.

Outre l’investigation historique et l’aspect "guide de survie" dans une Amazonie tour à tour cauchemardesque et fascinante qui s’y trouvent, la grande force de ce livre c’est la façon dynamique avec laquelle est restituée l’enquête de Sofia et la tension digne d’un bon polar qu’y distille l’écrivaine habile à harponner et conserver l’attention du lecteur sans jamais faiblir.
C’est aussi l’épaisseur de ses personnages notamment  Sofia qui, dans cette quête personnelle, sait nous attacher à ses pas avec complicité et la jeune révolutionnaire qui par ses mots dans le cahier retrouvé nous restitue de l’intérieur la ferveur de ce groupe de jeunes utopistes, la réalité de leur vie au camp de Araguaia mais aussi sa souffrance et ses doutes. 

Un beau texte émouvant sur un sujet grave traité de façon non manichéenne mais avec un recul bienveillant pour les victimes.

Dominique Baillon-Lalande 
(22/01/18)    



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Métailié

(Septembre 2017)
240 pages - 18


Traduit du portugais (Brésil) par
Danielle Schramm








Guiomar de Grammont,
née au Brésil en 1963, historienne et écrivaine,
a déjà publié plusieurs ouvrages. Les ombres d’Araguaia est son premier roman traduit en français.

Bio-bibliographie
(en portugais)
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