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Camille GUICHARD

Pique-nique

Pierre est un enfant unique de 13 ans solitaire et inquiet. Son père travaille beaucoup, sa mère restée à la maison ne s’anime qu’un livre à la main et lui attend avec impatience le pique-nique en forêt du dimanche. L’occasion, pour le gamin qu’il est encore, de grimper aux arbres, celle pour le père de se livrer à sa passion pour la photographie. Il mitraille sans s’arrêter ce et ceux qui l’entourent avec un plaisir absolu qu’il prolonge les jours suivants en développant ses clichés dans le laboratoire de poche qu’il s’est installé dans la maison familiale. « J’aime découvrir la façon dont il capte le monde. [...]  Il cadre la nappe, les motifs colorés, des cercles comme des ondes sur l’eau après la chute d’une pierre, les aliments, les assiettes [...] puis recule pour avoir tout le monde dans le champ. »
Un dimanche les parents ont sympathisé avec la famille Galas qui les rejoint depuis chaque semaine. Il y a un an à peine que les Galas ont quitté l’Algérie pour la France et tous, eux les premiers, donnent l’impression que ce moment partagé est comme une bouffée d’oxygène dans un présent un peu morne ou difficile. 
Les femmes ont rivalisé de talent pour préparer les mets qu’ils partagent, les hommes ont prévu des réserves pour étancher leur soif, le garçon Galas ne pense qu’à se goinfrer, les deux jumelles à courir et Pierre, tout à son émoi face à Jeanne Galas qui le trouble plus que de raison, s’abandonne à sa contemplation et ses rêves érotiques. Quand les adultes exhortent Pierre de façon trop insistante à rejoindre les enfants Galas pour jouer, il ne donne le change que brièvement pour se réfugier ensuite en solitaire à la cime du grand chêne qu’il a fait sien pour observer celle qui lui fait battre le cœur et excite ses sens.   

Les dimanches passent et se ressemblent. Pourtant, ce jour-là, imperceptiblement l’atmosphère s’alourdit. Les paroles et la situation semblent près de déraper et l’électricité ambiante échauffe les esprits des mâles plus encore que le soleil et l’alcool. Le moment de détente dérive progressivement façon basse-cour, avec les femmes qui caquettent, les hommes qui paradent comme des coqs éventuellement prêts au combat, les petits poussins, à l’exception de Pierre, qui ne voient rien et s’ébattent sous le regard protecteur des grands. Lui, l’attention soutenue qu’il porte au moindre geste de Jeanne et sa sexualité en éveil le rendent plus poreux à la tension des désirs et frustrations latentes qu’il devine dans les deux couples plus qu’il ne les comprend. Cette inquiétude sourde et indéfinie qui l’étreint l’amène à renforcer sa surveillance rapprochée, transformant l’adolescent en témoin parfait de ce drame que déjà on pressent …

Ce récit qui débute comme un roman d’initiation pour se laisser envahir par la tension des corps et des esprits et bifurquer brutalement vers le polar, sait surprendre et captiver le lecteur.
Les protagonistes des deux couples prennent progressivement de l’épaisseur et derrière la scène convenue du déjeuner sur l’herbe se profilent vite les insatisfactions et problèmes de chacun qu’une bienséance sociale d’usage tente de masquer.
Pierre, à l’heure du basculement vers l’âge adulte, nous fait passer de l’éblouissement dû à la découverte du corps féminin à la complexité voire à la nocivité des sentiments amoureux.
Avec cette étrange combinaison de naïveté et de perspicacité, dans sa position paradoxale de voyeur, de fils et d’amoureux, il fait un observateur, un narrateur idéal, pour mettre à jour l’engrenage des frustrations et des passions chez les adultes tout en entretenant le suspense et la tension jusqu’aux dernières lignes.

L’écriture directe et fluide, fort probablement enrichie par l’expérience personnelle de l’écrivain comme scénariste et réalisateur, est très visuelle. L’omniprésence de l’objectif-photo du père, à travers lequel certaines scènes clés nous sont restituées au cours du récit, offre un écho parfait à la dualité intérieur/extérieur du jeune héros.

Félicitation à l’auteur qui dans cette éducation sentimentale aussi sombre et tendue que lumineuse sait nous ménager dans les toutes dernières pages un beau rebondissement.

Ne pas oublier que la jolie forêt qui sert de décor aux pique-niques dominicaux des familles a hanté de nombreux contes de ses dangers et maléfices…
Pour le frisson, faites un détour au Pique-nique de Camille Guichard, vous ne serez pas déçu !

Dominique Baillon-Lalande 
(23/01/18)    



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Mercure de France

(Janvier 2018)
192 pages - 17,80









Camille Guichard,
scénariste et réalisateur,
est déjà l’auteur de
Vision par une fente
(Gallimard, 1991).