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Christian HALLER

La musique engloutie


Alors que sa mère commence à perdre la mémoire, le narrateur décide d’explorer un pan de l’histoire familiale devenu mythique : les années florissantes vécues dans le Bucarest de la Mitteleuropa des années 1912-1926 qui servit de décor à l’enfance de Ruth de ses trois ans jusqu’à l’exil familial en Suisse  à ses dix-sept ans.
Le père avait choisi la Roumanie pour se refaire financièrement et reconstituer un statut social fragilisé par son propre père. La direction d’une usine textile alors en pleine activité lui avait offert sur place une vie douce où il avait retrouvé les valeurs bourgeoises d’élégance et de confort propres à sa classe sociale qu’il recherchait et déjà en voie de disparition dans une part de l’Europe.
Lors de son exil, à presque cinquante ans, jamais le père de famille ne retrouvera ce monde perdu ni sa fortune. « Maman ne lui a jamais pardonné son déclassement. Elle le méprisait et il s’est refermé sur lui-même, il s’est effacé », explique Ruth à son fils. La nostalgie de ce petit ‘paradis perdu’ viendrait-elle aussi de là ?

Quand l’auteur-narrateur part sur les traces de la jeune fille d’alors revisiter les lieux de cet âge d’or qu’elle a passé sa vie à regretter et où elle a toujours refusé de retourner craignant de confronter la réalité à ses souvenirs lumineux, c’est dans l‘intention d’offrir à la vieille femme qui commence à perdre la tête et entend des voix une ultime joie. Mais cette motivation affective se double aussi du désir d’en apprendre plus sur ces endroits et cette vie mille fois décrits à la façon d’un conte et pour tenter de comprendre la raison qui conduisit la jeune femme à figer le temps pour s’enfermer dans ses souvenirs heureux avec un rejet définitif de son nouveau pays d’accueil où elle s’est toujours sentie une étrangère. Le voyageur  n’a pour le guider dans ce retour vers le passé de sa famille dans ce pays du sud-est de l’Europe traversé par le Danube qu’une adresse, des souvenirs fragmentaires de deuxième main et quelques vieilles photos, dont celle de cette maison où la petite famille habitait alors, devenue l’icône de cette vie heureuse jamais recouvrée.
Le temps est un fossoyeur et le paléontologue pratique depuis longtemps les fouilles du passé mais il va lui falloir  obstination, curiosité et chance dans sa quête pour retrouver sous les strates de l’histoire plus récente (stigmates de la Seconde Guerre mondiale, marques du communisme ou de l’ère Ceausescu), les traces et le parfum du Bucarest de l’entre-deux-guerres idéalisé par une jeune fille protégée.

Ce roman familial qui remonte et explore le temps sur plusieurs générations, de l’Allemagne à l’Autriche puis de la Roumanie à la Suisse, est l’occasion d’un panorama des grands bouleversements qui ont secoué l’Europe du XXe siècle vu à l’aune de la petite histoire d’une famille bourgeoise.  De lui, le narrateur parle peu, mais de son grand-père, son arrière-grand-père,  de l’oncle Alfred le plumassier pour chapeaux, de l’ami des parents dit ‘oncle Mendel’ et sa femme,  il brosse un tableau haut en couleur. Du monde des affaires, de la guerre qu’ils ont côtoyée et des valeurs conservatrices de leur milieu, aussi. 

« Mon arrière-grand-père, lui, était parti en traîneau à travers la Russie, [...] représentant des métiers à tisser les plus modernes de son temps [...] à Lodz, Petersburg et Moscou. [...] Il mourut à Cologne, sans doute du typhus qui sévissait en Russie à cette époque, mais au moins il avait échappé aux loups. »

1914 : « La guerre devint mondiale et se profila comme la première entreprise de destruction massive de l’histoire de l’humanité par l’emploi de moyens techniques fabriqués industriellement. [...] Mon grand-père avait visité l’exposition universelle à Paris en 1900 et s’était enthousiasmé pour cette promesse de vie nouvelle [...] et voilà que l’art des ingénieurs provoquait maintenant une destruction que personne n’aurait pu seulement concevoir. »
« C’était l’image d’un refus de s’adapter que grand-père et sa famille glorifiait dans cette Roumanie arriérée. [...] Il possédait un appareil photo. [...] En dépit de l’instabilité de l’époque, cet appareil confortait la conviction que, grâce aux dispositifs techniques, on contrôlait le temps, la lumière et l’ordre des choses. [...] Il avait une prédilection pour les natures mortes » Ou encore : « En peignant, il inscrivait l’éphémère dans la durée et sauvegardait le périssable : la lumière ne risquait pas de décroître, ni les fruits de se rider et de pourrir. »

« 1941. L’Allemagne avait conquis la Roumanie sans verser de sang mais de façon aussi complète que si ses armées avaient foulé le pays et ses avions détruit les villes : Bucarest, la dernière capitale de stature internationale en Europe, n’était plus qu’une étape pour les troupes allemandes dans leur avancée vers le sud. [...] Les légionnaires procédèrent à plusieurs centaines d’arrestations, principalement de Juifs aisés. [...] beaucoup furent torturés avec une telle cruauté que certains se suicidèrent. Les autres furent emmenés à l’abattoir où ils furent mutilés et tués, suspendus à des crocs de boucherie et envoyés dans tous les postes d’abattage automatique, affublés d’un panneau indiquant ‘viande casher’. »

À travers ce périple et ce retour sur le passé, c’est aussi la mémoire même que l’auteur interroge. Celle personnelle des souvenirs de sa mère mais aussi du grand-père, de l’oncle Mendel, celle d’un monde aussi enfoui et disparu que celui bien plus ancien qu’il étudie à son travail, celle collective  du peuple roumain à travers les personnes ou amis rencontrés à Bucarest, celle que perd Ruth atteinte de la maladie d’Alzheimer qui finit par oublier son mari décédé et à confondre ses fils, celle du fils marchant sur la trace des souvenirs de sa mère qui lui reviennent par vagues une fois sur place comme les siens propres, à son insu, à force d’avoir baigné dedans toute son enfance.

La méthode suivie par Christian Haller pour reconstituer à partir de fragments l’histoire de sa famille mais aussi celle de la Roumanie et de toute la Mitteleuropa qui lui sert de décor sur plus d’un siècle est aussi tendre et affective que méthodique et scientifique. Le récit bascule parfois dans l’onirisme notamment quand l’auteur le jalonne de séquences régulières sur les plumes étudiées par un ancien professeur d’université ou colorées et transformées par un oncle pour orner de luxueux chapeaux des couleurs de la vie et de la fantaisie. Au sens de l’observation, à la rigueur du raisonnement et la précision des descriptions s’ajoutent des réminiscences olfactives (café turc et cigarettes orientales), visuelles (photographies, motifs du carrelage et de tissus, vêtements), gustatives (poivrons grillés, courgettes au yaourt) qui, avec simplicité, pudeur et émotion, viennent harmonieusement croiser les interrogations philosophiques.

Ce roman de Christian Haller publié en allemand en 2001 est le premier volume d’une Trilogie du souvenir dont la suite reste à traduire. Après avoir refermé ce roman aussi historique que familial, aussi sociologique et philosophique qu’intime, face à la force qui s’en dégage, on reste fort impatient de pouvoir renouveler cette immersion singulière avec les tomes suivants. 

Dominique Baillon-Lalande 
(29/10/18)    



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Zoé

(Août 2018)
272 pages - 21


Traduit de l'allemand par
Jean Bertrand











Christian Haller,
né en 1943 en Suisse, biologiste et écrivain, a reçu plusieurs distinctions dont le Prix Schiller 2007 et le Prix des arts du Canton d’Argovie en 2015.