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Violaine HUISMAN

Fugitive parce que reine

« Entre la mère et la putain, maman n’avait jamais su choisir. [...] La femme vivait ce funambulisme, l’inéluctable funambulisme de son sexe, tant bien que mal. [...] Sans cesse bafouée par la faiblesse de son sexe, ses vaines tentatives d’émancipation restaient irrémédiablement tributaire de son con » commente Violaine, fille de Catherine et auteur/narratrice de ce récit. 
Dotée d’une beauté égale à la profondeur de ses failles, cette mère qui sera danseuse malgré son handicap, aura une vie à l’image de sa conduite, en excès de vitesse roulant sur les trottoirs ou les bandes d’arrêt d’urgence, n’acceptant ni la soumission, ni les obstacles, ni la résignation. Bien que professeur de danse appréciée, ce n’est pas dans sa carrière que cette femme fantasque et éprise d’absolu se réalisera tant sa quête d’amour vient chez elle tout phagocyter. Si Catherine s’essaye à trois mariages successifs, seul le deuxième, l’union avec Antoine dont elle aura deux filles nées à vingt-deux mois d’écart, comptera vraiment, prenant les atours d’une étrange, explosive et éternelle histoire d’amour. Il faut dire que cet homme d’affaires de vingt ans de plus qu’elle, marié déjà deux  fois et père de six enfants avant leur rencontre, est un être brillant, cultivé, riche, plein d’appétit pour la vie, le travail, le plaisir et les femmes. Un personnage à sa démesure, aussi séduisant et excentrique qu’égocentrique et incontrôlable. De même qu’il n’omet jamais de passer voir sa mère  une heure chaque jour quand il n’est pas en voyage, le don Juan hyperactif maintiendra après le divorce des liens réguliers tant affectifs que financiers avec ses filles et son ex-épouse. « Papa nous rendait visite derrière les barreaux de notre cage, nous les adorables petites filles et sa sublime ex-épouse. » « Nous étions les instruments de leur jeu. » « Pensant faire plaisir à maman, il déclarait avec emphase : nos filles ont l’intelligence de leur papa et la beauté de leur maman ! Il s’étonnait toujours qu’elle s’en offusque. »
Avec sa sœur aînée Elsa, elles ont été le public essentiel et les premières victimes des dérèglements affectifs, des pulsions violentes, des crises de désespoir, du naufrage dans l’alcoolisme et les médicaments, bref du chaos intérieur de cette mère hors du commun et de celui qu’elle semait autour d’elle. Et si seul l’amour passionnel porté à ses filles avait maintenu en vie cette reine diagnostiquée maniaco-dépressive aux pires moments, cela ne suffisait pas toujours à faire barrage à la rage autodestructrice qui l’habitait et à la préserver des séjours en hôpital psychiatrique. Seule cette petite maison en Corrèze, ce lieu à l’abri de l’agitation et des autres achetée pour elles trois en toute clandestinité, apportait quelque temps une accalmie entre les tempêtes. « Maman était une écorchée vive, tout au long de sa vie elle avait tenté de couvrir son corps dépouillé à travers l’étreinte et la parole. » « Elle pouvait tourner comme une toupie sur les phalanges de ses orteils sans jamais perdre l’équilibre mais elle ne pouvait pas mettre un pied devant l’autre sans se vautrer en permanence à la valse du quotidien. »
C’est le récit de ces années passées par les deux gamines auprès de cette dévorante et explosive  figure maternelle qui constitue la première partie du roman.

La deuxième partie explore de façon moins subjective le passé de la mère, exhumant les événements importants qui de l’enfance à sa première crise ont jalonné sa vie. « La femme qui avait existé avant de m’enfanter, [...] Il fallait que j’en devienne la narratrice à mon tour pour lui rendre son humanité » écrit Violaine.Fouillant dans le passé de Catherine et les mots jetés sur le papier lors de ses crises, la fille cherche la femme derrière la malade et la mère. Elle tente aussi d’y débusquer  les racines de ce mal qui l’a détruite. « Le drame de maman, celui dont elle ne se remettait pas, la rayure sur le disque qui la faisait ressasser inlassablement, c’était la carence affective dont elle avait pâti dès son plus jeune âge, et qui avait tracé une rainure écarlate, échancrée jusqu’à l’âme. » Ce que Violaine ne savait pas c’est que Catherine était le fruit d’un viol. Un voyou libidineux, violent et vaguement proxénète avait pris Jacqueline de force lors d’une soirée et le mariage de réparation imposé par la famille n’avait fait qu’ajouter à l’acte odieux l’enfer du quotidien. Comme si cela ne suffisait pas au malheur de cette très jeune mère, l’enfant qu’elle portait depuis avec horreur était née avec une jambe plus courte que l’autre et s’avérait vite fragile et difficile à nourrir. Le fait que le bébé frôle la mort à cause d’une grave méningite et d’une anorexie qui lui valurent plusieurs années d’hospitalisation, n’arrangea rien. À cinq ans lorsque la fillette regagne son foyer, sa mère a enfoui ce passé douloureux et refait sa vie. Difficile dans ces conditions de construire entre elles une relation autre qu’ambiguë et conflictuelle. Face au rejet dont elle est l’objet, Catherine apprendra donc à se construire seule et à l’aune de cette frustration avec une énergie hors du commun.

 

        C’est un portrait sensible, bouleversant, vif et sans fard de cette reine éblouissante, émouvante et tragique que nous livre ici sa fille.  Dans l’immédiateté de ce récit direct et désordonné de la première partie, Violaine s’appuie sur des fulgurances, des scènes du quotidien pour restituer le chaos mais aussi la passion qui font l’ordinaire de la mère et ses deux filles. Et elle le fait avec un amour, une délicatesse et une tendresse infinis, avec douleur par moments, avec humour à d’autres, mais sans rien gommer. Elle ne tait pas plus l’incompréhension, l’addiction, les dangers, la fureur, les raclées que dans ses crises la mère imposait à celles qui très vite ont renversé les rôles en veillant sur elle, que la force dévorante de ses baisers et de son amour qui les faisait vibrer. La force de ce témoignage est peut-être son positionnement hors de tout pathos, tout jugement, sans reproche, rancœur ou colère.
Si la deuxième partie est par nature plus distanciée, ce n’est jamais à travers un diagnostic médical et froid ou avec un regard naturaliste ou scientifique  que le portrait s’affine mais par une contextualisation ordonnée aussi tendre et respectueuse que précise. 
C’est, de même, sur une relation apaisée faite d’une profonde affection conjuguée à une compréhension complice voire admirative devant cette femme libre, paradoxale et indomptable,  qu’avec l’épisode de l’enterrement le livre se referme. 

Mais au-delà de l’autobiographie romancée ou non, se profilent des questionnements plus universels sur le corps et sa domestication dans l’amour ou la danse, sur le hiatus entre le grand amour rêvé et tant espéré et la vie de couple, sur l’absence ou l’inconstance des hommes, et avant tout sur cette difficulté pour les femmes à s’assumer simultanément comme fille, amante et mère en plus, souvent, d’une vie professionnelle. Avec une femme faisant sujet et une autre comme rapporteuse de son histoire, le regard sur les rapports amoureux, familiaux et sociétaux prend ici une coloration éminemment féminine voire féministe. Le prisme premier à travers lequel l’histoire se raconte est autant la complexité de la maternité et du rapport mère-fille que la folie de Catherine : « Pour maman, être une mère suffisamment bonne n’avait rien d’une évidence [...] Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation de la maternité, et au bouleversement affectif, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner et de trouver en retour. » Cette problématique court ainsi sur trois générations à travers le personnage de Jacqueline, la mère de Catherine, mais aussi de ses deux filles qui, à plus de trente ans, restent viscéralement liées à leur mère et n’ont elles-mêmes pas d’enfant.

À l’image de sa construction astucieuse et dynamique, le style de ce premier roman est d’une efficacité extrême. En passant du registre poétique au langage populaire, de la sophistication mondaine à la trivialité, de l’érudition à l’émotion, du tragique à l’humour avec une fluidité étonnante, en alternant phrases lapidaires et longues envolées, Violaine Huisman adapte avec subtilité son style à son sujet, cette mère cyclothymique, paradoxale et toujours en mouvement à laquelle elle construit ici par amour filial un magnifique mausolée.
« Catherine vrille. Médée n'est pas folle, elle est bafouée, humiliée, trahie. Elle, une reine, on la traîne dans la boue. Médée n'est pas folle, elle se venge en prenant en otage ce qu'elle a de plus cher. Sa vie seule ne peut se mesurer à l'énormité de la trahison : sa vie à elle ne suffit pas, c'est au-dessus d'elle, il faut s'en prendre à l'humanité entière, à cette pourriture qu'est l'humanité, à l'infamie des hommes. »

Un livre aussi profondément beau et fort que ce titre énigmatique et proustien.  

Dominique Baillon-Lalande 
(19/02/18)    



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Gallimard

(Janvier 2018)
256 pages - 19









Violaine Huisman
Fugitive parce que reine est son premier roman.