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Nancy HUSTON

Lèvres de pierre



Y aurait-il une analogie, voire une correspondance entre l’œuvre d’un écrivain et celle du parcours de l’un des dictateurs les plus monstrueux du XXe siècle ? D’un côté, une composition littéraire réalisée à l’aide d’encre et de papier, de l’autre l’élaboration progressive de l’un des plus abominables génocides de l’histoire des hommes. S’agirait-il de la même chose, selon un façonnage inconscient singulier ?
Avec Lèvres de pierre, Nancy Huston nous invite à découvrir ce cheminement vertigineux à la simultanéité tout à fait surprenante, de « deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage. Deux bouches sur lesquelles flotte en permanence un sourire trompeur. Quatre lèvres de pierre. »

La première partie du roman, « Homme nuit », est consacré à Saloth Sâr qui deviendra bien des années plus tard Pol Pot. Né dans une famille de notables paysans, il a huit frères et sœurs. Enfant hypersensible, Saloth Sâr, « avec sa voix trop douce, sa peau trop blanche », fait encore pipi au lit à un âge avancé et subit les ricanements de son entourage. Il se vit dans une insécurité intérieure permanente, qui va de pair avec son échec scolaire. À l’école, il n’entend rien. Présent-absent, l’enfant Sâr, sempiternel rêveur, finit par vivre au sein d’un monde parallèle. Le seul diplôme qu’il obtiendra dans sa vie est un brevet de menuiserie.
Il reçoit un enseignement bouddhiste avant celui de l’école française où il découvre son homosexualité avec le père Jaouen âgé de vingt-trois ans. Il lit en sa compagnie Molière et Verlaine. Se dessine, au fil du temps, une personnalité charmante. Un choc révélateur survient alors qu’il visite le site d'Angkor. Il demeure abasourdi par ces colonnes de pierre dont « les fragments gisent au sol » et il pense aussitôt qu’il « faudrait réveiller l’âme du pays… Ici… La grandeur éternelle de la nation khmère, c’est Angkor ! »
Ayant obtenu une bourse d’études, il part étudier à Paris. Là, il prend confiance en lui. Récite à de jeunes Françaises admiratives des poèmes de Verlaine et Vigny que lui a fait apprendre le père Jaouen. Au Tabou, où chante Juliette Gréco, il croise Sartre et Beauvoir. Il est doux, complaisant, mais il est incapable d’apprendre et les études demeurent son problème. Recalé par trois fois à l’école Violet, il perd sa bourse. Déambulant un jour le long des quais de Seine, il tombe par hasard, chez un bouquiniste, sur « La Grande révolution », le livre d’un certain Pierre Kropotkine.
C’est le déclic. Il rentre au Cambodge et, « sous le soleil de l’idéal révolutionnaire », va gravir un à un les échelons de l’insoumission.

Avec la seconde partie du livre, « Mad girl », Nancy Huston, sous les traits de Dorrit, rejoint son passé. Dorrit est née à Calgary dans une fratrie canadienne recomposée. Kenneth, son père, a divorcé d’Alison et a la garde de leurs trois enfants. Il se remarie avec Alice, une jeune Allemande catholique, avec laquelle il a deux nouveaux enfants.
Kenneth est professeur d’anglais à l’école du Haut-Pré à deux cents kilomètres de Boston. C’est un homme droit, chaud lapin, rêveur, obnubilé par l’injustice sociale et le racisme. Il est attentif à la défloration de la jeune Dorrit, encore lycéenne, par Adam, un de ses collègues boute-en-train d’origine juive.

Un lien de grande proximité unit Dorrit et son père ; il n’est peut-être pas sans rapport avec la fascination qu’exercera plus tard sur elle le personnage de Pol Pot.
Son bac en poche, Dorrit, jeune fille docile et obéissante, supplée à la dette de deux mille dollars de Kenneth. Avec des petits boulots limites (masseuse, hôtesse de bar, secrétaire médicale de psys pervers), elle découvre la sexualité équivoque à l’intérieur du monde des hommes, masque son désenchantement par un sourire « lèvres de pierre », et, avec une stature de femme irréprochable, entre «  au couvent de l’anorexie, vivant sous l’épais voile noir de la maigreur. »
De même que Saloth Sâr, Dorrit part étudier à Paris. Comme lui, avec un différé de vingt ans, elle croise Sartre et Beauvoir dans une boîte de Saint-Germain des Prés. Comme le jeune Sâr, un jour de mal-être à mourir, elle déambule le long des quais de Seine et achète pour cinq francs chez un bouquiniste « un livre déclic » : « Sur la littérature, la philosophie et la musique », d’un certain Andreï Jdanov. Boursouflée de désarrois intérieurs, elle a, en le dévorant, « l’impression que sa vie prend forme enfin. »
Et d’écrire ses premiers textes, mus par la colère, « celle des femmes, soulevées contre les violences qu’elles ont endurées aux mains des hommes depuis la nuit des temps. »

Comme autant de terreur et d’abomination, Nancy Huston entremêle Lèvres de pierre de l’écho monstrueux des bombardements américains au Viêt-Nam et le massacre des populations civiles. L’oreille et l’œil de l’écrivaine sont des instruments ultra-sensibles qui transposent par le biais de Dorrit ses obsessions, ses hantises, une certaine manière de réagir devant le monde, de l’aimer ou d’en souffrir, avec un intérêt pour l’enfance et l’adolescence, là où tout se structure de façon indélébile. Lorsque l’enfance a été torpillée – ici des sentiments d’exclusion, déménagements et insécurité – et que la grâce en a été exclue, alors les paysages intérieurs sont déformés par les douleurs du mal-être. Si les blessures physiques sont visibles (anorexie, obésité), celles de l’âme, les fragilités, issues des carences ou des drames du passé sont invisibles mais présentes, inscrites dans nos esprits et notre chair depuis l’enfance. « Tu n’es pas là. Ce n’est pas ton corps mais le corps. Ce n’est pas ton esprit mais l’esprit. »

Nancy Huston s’engage sans réserve avec un roman marqué par une irrésistible nécessité intérieure qui pousse aux vagabondages des pensées et la possibilité d’allumer à son tour les lumières de son propre destin… en différé.

Patrick Ottaviani 
(03/09/18)    



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Actes Sud

(Août 2018)
240 pages - 19,80 €


















Nancy Huston,
née au Canada, a écrit plusieurs dizaines de livres (théâtre, essais, romans...) et obtenu plusieurs prix littéraires dont le Goncourt des lycéens, le prix du Livre Inter, le Femina...

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