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Valentine IMHOF

Par les rafales


C’est par un meurtre sexuel dans un motel près de Nancy que commence le roman, sur les chapeaux de roues.

Alex, que d’autres connaissent sous le nom de Sacha, est une jeune femme toujours sur les chemins à chroniquer en free-lance des concerts ou interviewer des musiciens des quatre coins du monde. Elle joue aussi au billard en experte et trouve un certain plaisir à écraser les machos sûrs d’eux et à alléger leur porte-monnaie dans cet exercice.
Mais un jour au fin fond de la Louisiane, cette patrie du jazz qui l’avait tant fait fantasmer, le rêve américain  tourne au cauchemar. Deux hommes violents font basculer sa vie dans le drame. 
« Elle sait que son rêve de vie normale, c’est du bluff, c’est du pipeau, c’est tout bidon. Ils l’ont amochée pour de bon, c’est sans espoir de réparation. Elle est définitivement disjonctée, déménagée, déraillée, chtarbée, déjantée, fêlée, barge, dingue, louf, branque, toquée, tordue, secouée, siphonnée, cinoque, tapée, fondue, timbrée, azimutée, baisée de la tête, complètement jetée, percutée, marteau, ravagée, elle a perdu les pédales, elle a un pète au casque. Et sa rage, sa haine, toute cette colère sulfurique qu’elle nourrit, irriguent alors son corps d’une adrénaline concentrée. »
La victime qui a trop de caractère pour se complaire dans le rôle de l’agneau sacrifié est prête à tout pour se défendre. Dès lors la chasse est ouverte.

Depuis ce jour funeste Alex, minée par ce secret qu’elle n’a jamais révélé à personne et poursuivie par ses fantômes, se cache, vit la nuit, évite la foule et les rencontres, change d’adresse électronique et de domicile en permanence, ne s’accordant que de brèves pauses où elle se dilue dans la musique ou l’alcool pour oublier avant de reprendre le large. Seuls quelques amants de passage connaissent son corps tatoué en un parchemin vivant énigmatique et indéchiffrable pour cacher les traces de ce qu’on lui a fait subir. « Un femme livre [...] couverte d’un texte dense, calligraphié en lettres minuscules (...), sans ponctuation, ni apostrophe, ni accent, un texte dont on ne peut distinguer ni le début, ni la fin, qui serpente en une ligne têtue sur tout le haut de son corps, sur ses fesses et sur ses cuisses. »
Pour complices il ne lui reste que Fred, le patron discret et chaleureux de son café refuge à Metz, Anton, le photographe de quarante-quatre ans amoureux et amant occasionnel toléré car délicat et respectueux de son indépendance, Bernd le tatoueur d’exception qui sait rendre sa dignité à son corps et la rassurer sans rien exiger. Cest en loup solitaire qu’elle avance.

Sur les îles Shetland Kelly Mc Leight, jeune sergent sortie de l’école de police d’Édimbourg  enquête sur la mort d’un festivalier du Up Helly Aa tué de dix-sept coups de couteau. Avec un long cheveux noir comme seul indice et sa ténacité pour toute arme, accompagnée d’une équipe de branques peu motivés et inutiles, elle remonte patiemment sur les traces d’une suspecte qui pourrait bien être la coupable qu’elle recherche. Quand, à sa demande, un mandat d’arrêt contre Alexis Fjærsten est lancé par Interpol la traque se resserre. « Alors sans le savoir, Kelly rejoint le camp des poursuivants. Ceux qui courent après Alex, ceux qu’elle fuit, toujours plus vite, toujours plus au nord. »    

Celle dont les deux brutes ont fait leur proie, avec ce nouveau tatouage des runes de Loki, ce dieu du chaos de la mythologie nordique qu’elle s’est depuis choisi comme protecteur,  se transforme désormais en bête sauvage ou en furie dès qu’elle se sent acculée ou en danger. Mais la frontière entre auto-défense, désir de justice et paranoïa devient chez elle de plus en plus mouvante et ténue. Au fil de cette cavale effrénée à travers les États-Unis, la Belgique, le Danemark, la France, L’Écosse, le Canada, Terre Neuve... Alex s’épuise, se perd et sombre peu à peu dans la folie.

Tandis que les cadavres s’accumulent (on décomptera six morts dont trois hommes tués de ses propres mains), reste-t-il à Alex-Sacha d’autres perspectives que sa propre mort pour sortir de ce cercle infernal qui met ses proches en péril et la détruit inexorablement ?  

 

        Ce roman de Valentine Imhof est porté par un personnage de femme traumatisée, hantée et rattrapée par son passé, troublante, forte et fragile, impressionnante et insaisissable, que l’on accompagne avec fascination et empathie pas à pas. Plus elle s’essouffle dans cette course folle plus le lecteur se sent oppressé devant l’inéluctable de son destin.
Si l’alcool, le sexe et le rock’n’roll qui servent d’exutoire à la souffrance, à la fureur et la peur de l’héroïne irriguent tout le roman, la bande-son minutieusement choisie mais aussi le renvoi aux extraits d’auteurs de la Renaissance à nos jours tatoués sur sa peau comme des messages codés et restitués en début de chapitre, ajoutent en second plan par un étrange dialogue distancié avec elle une vraie profondeur au récit. (Pour les curieux, les références précises des textes et la playlist musicale sont présentes à la fin du livre). Les paysages traversés par Alex, souvent balayés par le vent, désolés et sauvages se retrouvent également à l’unisson avec l’atmosphère tourmentée, violente et tragique du récit.

Par son sujet, l’écho de Par les rafales avec l’actualité récente et son caractère féministe  s’imposent vite comme une évidence. Mais les personnages secondaires comme Anton, Bernd et Kelly qui au-delà de leur rôle de faire-valoir affirment une personnalité propre et assument une part non négligeable du ressort dramatique, renforcent également, chacun dans son registre, l’ancrage de ce roman dans la société d’aujourd’hui. Cela affirme aussi clairement la dimension psychologique de ce road-movie d’apparence très cinématographique mené à un rythme déchaîné avec une écriture changeante, tour à tour crue et poétique.

Ce roman noir rock’n’roll, angoissant, dérangeant,  tragique et puissant où l’humain a toute sa place, ni vraiment thriller ni serial killer, sans suspense mais porté par une tension permanente, captive son lecteur dès le premier chapitre pour l’exposer sans ménagement à un tourbillon d’émotions jusqu’aux dernières lignes. Un premier roman bluffant !

Dominique Baillon-Lalande 
(06/07/18)    



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Noir & polar







Rouergue Noir

(Mars 2018)
288 pages - 20







Photo © Erwan Lefèbvre
Valentine Imhof ,
née en 1970 à Nancy, s'est fixée en 2000 à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeur de lettres. Elle est l'auteure d'une biographie d'Henry Miller, La Rage d'écrire (Transboréal, 2017).
Par les rafales est
son premier roman.