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Gaëlle JOSSE

Une longue impatience


« Ce soir Louis n’est pas rentré. Je viens d’allumer les lampes dans le séjour, dans la cuisine, dans le couloir. Leur lumière chaude et dorée, celle qui accompagne la tombée du jour, si réconfortante, ne sert à rien. Elle n’éclaire qu’une absence. Dans leur chambre, baignés, séchés, au chaud dans leurs pyjamas aux couleurs douces, les petits sont à leurs jeux, à leurs leçons, à leur monde. Puis ils ont faim, les voilà à la cuisine, qui me demandent pourquoi Louis n’est pas là. »
Ainsi commence ce roman sur l’absence du fils et le récit de la mère. Louis, seize ans a quitté la maison sans un mot suite à un coup de ceinture de trop donné par son beau-père. Celui-ci avait pourtant promis à Anne, la mère, la narratrice, de s’occuper de son premier-né comme s’il était le sien. Mais c’était avant la naissance de Gabriel et Jeanne, leurs enfants communs, et Étienne a présumé de sa générosité et mal évalué son attachement exclusif envers Anne. 

On est dans les années cinquante. Anne a connu la guerre, les otages fusillés par les Allemands, la disparition en mer d’Yvon, son mari, pêcheur malencontreusement bombardé par des avions alliés, la condamnant au bus aux aurores pour la conserverie, « les mains abîmées, le dos cassé, les jambes de plomb. Les odeurs » pour échapper à la misère et nourrir leur petit. « La vie difficile. Tellement ».
Deux ans après, juste à la fin du deuil, Étienne, le camarade de classe, l’un des plus beaux partis du village, le fils du pharmacien aux belles manières, est venu demander sa main. Il se disait amoureux depuis l’enfance, était bon et représentait la sécurité pour Louis et elle, alors la femme a accepté. C’était sans compter avec l’amour fou de ce mari qui allait vite faire de Louis l’indésirable, l’intrus puis le rebelle indocile. C’est dans le petit port de pêche que celui qu’ici tous reconnaissent comme le fils d’Yvon oubliait les coups et trouvait le réconfort. Ce jour-là, ce sera à la marine marchande et aux mers lointaines qu’il confiera son sort.

Depuis  chaque jour, Anne sur la grève ou au port guette son retour. « Sous mes gestes de chaque jours, il n’y a que du vide. De la place pour les songes apportés par le vent, pour les mots racontés par les flots. » « Disparaître dans ce qu’on appelle ici le trou du diable, un puits naturel creusé dans la paroi de la falaise, où l’eau tourbillonne en accrochant une écume molle à la roche noire » « Tous les jours je dois m’inventer de nouvelles résolutions, des choses pour tenir debout, pour ne pas me noyer, pour me réchauffer, pour écarter les lianes de chagrin qui menacent de m’étrangler. » Mais « Je m'invente des ancres pour rester amarrée à la vie », « Je me suis toujours promis de gâter mes enfants, plus tard, autant que je le pourrai […] tant que Gabriel et Jeanne seront là autour de la table à se réjouir, ni le chemin ni le trou du diable ne m’emporteront. »
Dans la petite cabane aux volets bleus d’Yvon, elle lui fait part de ses regrets et son inquiétude dans de longues missives jamais envoyées où elle décrit sans cesse la fête et le festin des mille et une nuits qu’elle préparera pour le retour de l’enfant prodigue. L’absence devient ainsi une présence en creux.
La fin, dont je ne dirai rien, est tout simplement sublime.

 

Chez ce personnage magnifique de mater dolorosa moderne qui incarne l’obstination désespérée à survivre, le désir infaillible de revoir ce fils dont elle est convaincue qu’il est encore en vie et qu’elle pourra l’étreindre à nouveau, j’ai retrouvé l’espoir insensé et inébranlable de la mère dans Ana Non (Agustin Gomez-Arcos, 1977), une autre mère blessée, empêchée, partie à pied le long des rails pour un long périple vers le nord de l’Espagne pour embrasser ce fils détenu dans les geôles franquistes dont elle n’a plus de nouvelles. Il y a là pareillement un amour maternel absolu, un besoin et une inébranlable foi dans d’improbables retrouvailles, une douleur insondable, la suspension du temps et la tension hallucinée qui portent de bout en bout la marche de l’une et l’attente immobile de l’autre, créant une émotion d’une intensité presque insoutenable. Et, dans cet amour tour à tour destructeur et salvateur pour leur enfant, ces deux femmes humbles et ordinaires, face à l’adversité et la folie qui rôde, jamais ne se résignent mais, telles des figures mythiques de tragédie antique, luttent avec force et dignité pour rester debout.

Mais si Anne est dévorée par l’absence de son premier-né, son récit ne s’enferme pas dans cette attente mais pousse plus loin l’introspection, explorant ses souvenirs de gamine, revenant sur les temps de guerre, questionnant son présent à travers les notions de famille (celle de son enfance, celle formée avec Yvon et Louis et enfin celle recomposée avec Étienne, Gabriel et Jeanne), d’amour et de couple, s’arrêtant parfois sur le choc des classes sociales auquel, par ces secondes noces bourgeoises qui l’ont sauvée de la misère en traîtresse pour les uns et usurpatrice pour les autres, la jeune veuve a été confrontée.
Le long monologue d’Anne nous fait ainsi pénétrer au cœur de ses pensées et sentiments et cette immersion permet à l’auteur d’esquisser la psychologie de son héroïne non de façon clinique mais avec sensibilité et justesse.  La  description du monde bourgeois des notables de province et celle du prolétariat des années 50 s’avèrent par contre d’une implacable froideur et d’un sombre réalisme critique. Cette ouverture sociologique introduit de façon assez inattendue et sous un angle intéressant la problématique du surclassement social dans ce roman de l’intimité. 
Les questions existentielles sur les occasions qui se présentent, les bons ou mauvais choix lourds de conséquences, les bonheurs, la culpabilité ou le pardon qui en découlent agitant l’esprit d’Anne élargissent le récit de vie de cette figure mythique de la mère pour permettre au roman d’acquérir une nouvelle dimension intemporelle et universelle qui trouve un écho direct en chacun de nous.    

Cette pietà en équilibre au bord du gouffre de la folie chez qui jamais plainte ou reproche dont  elle n’a « Pas l’habitude. Pas eu ce loisir dans son enfance à baffes et à bosses » ne franchissent les lèvres,  résiste avec dignité. Comme une femme de marin guettant l'horizon du haut de la falaise, habitée depuis toujours par l’absence et par une défiance envers cette maîtresse imprévisible et capricieuse qui garde parfois ses amoureux en son sein pour toujours, elle attend.  
La Bretagne, la mer et le vent plus qu’un cadre ou un décor sont constitutifs de ce qu’est Anne et de ce qu’elle vit. Ils habitent le roman comme des personnages à part entière avec une présence forte, une beauté éclatante, colorée, sensuelle et parfumée mais avec ambivalence. Si le grand large est porteur de rêves et d’espoirs, la mer facteur d’activité et de vie pour les pêcheurs,  que la lande aux mille fleurs sait séduire au printemps et les embruns rafraîchir en plein été, le petit port dans son huis clos s’asphyxie de rancœurs et préjugés, le vent gifle quand il se fait violent, le ciel peut vite changer d’humeur et la mer devenir dangereuse. Et le cri des mouettes ne ressemble-t-il pas à des pleurs semblables à ceux qu’étouffe Anne dans sa douleur ?  

C’est avec une écriture ciselée et souvent picturale que Gaëlle Josse aborde cette histoire de vie dans laquelle elle parvient à insuffler autant de mystère, de profondeur, de séduction que d’humanité. « Et comme la vie est lente / Et comme l'Espérance est violente » (Apollinaire) reprend l’auteur en exergue, offrant un résumé parfait de l’essence même de ce roman aussi sombre que lumineux.
Une longue impatience est un livre magnifique où délicatesse et violence s’entremêlent, porté par une figure de femme vibrante, fascinante, tragique, solide comme un rocher et fantomatique comme la brume.
Une lecture bouleversante.

Dominique Baillon-Lalande 
(27/04/18)    



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Noir sur Blanc

(Janvier 2018)
Collection Notabilia
192 pages - 14










Gaëlle Josse
diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique,
a déjà publié
une douzaine de livres
(poésie et romans).


Bio-bibliographie sur
Wikipédia











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