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Maylis de KERANGAL

Un monde à portée de main


Quand la littérature se fait peinture, on a le dernier roman de Maylis de Kerangal. Un roman où l’on suit une histoire d’amour mais un roman qui n’a rien de simple au sens où il ne s’accorde aucune facilité. Il plonge au contraire le lecteur dans un lexique des plus précis, via une école d’art où s’enseignent les techniques du trompe-l’œil, où chaque pinceau a un nom, où chaque couleur – et c’est merveille – en a un aussi. Le roman s’éclaire sous leur lumière et leur précision si bien que, oui, quelle merveille de découvrir combien la langue a de richesses si l’auteur-e a le souci du mot juste, « l’art de nommer » aurait dit Francis Ponge.

Maylis de Kerangal, on le sait depuis Réparer les vivants, écrit au scalpel. Elle a des phrases denses, qui enflent au fil des lignes, mais avec une rigueur extrême. Comme elle avait disséqué le monde des hôpitaux et des greffes dans Réparer les vivants, elle dissèque ici le monde des peintres copistes. On les connaît si mal ceux qui vont reproduire un marbre dans un hall d’immeuble, une chapelle pour un décor de cinéma, qui vont refaire au millimètre près le taureau ou le cheval de la grotte de Lascaux, ces peintres qui ne sont a priori pas des artistes alors qu’ils côtoient, comme les autres et peut-être plus que les autres, la couleur dans son aspect originel.

Car ils font cela, ces peintres-là : ils veulent sentir la matière de leur support ou remonter à la source d’un pigment. Avec eux, on se rend ainsi dans une carrière et on apprend à lire la pierre à partir de laquelle la peinture va naître. Tout a son importance pour la couleur, un peu comme si, pour écrire, il fallait connaître l’oiseau d’où vient la plume, ou l’arbre d’où naîtra le papier, ses veinures, son âge ; comme si, de ces veinures, un texte particulier allait prendre forme.

Un monde à portée de main nous plonge donc dans un univers minéral ou végétal. Et ça fait du bien. Le roman régale les papilles comme un bon plat et ramène à l’essentiel c’est-à-dire au temps, à son cours, à ce qu’il forge dans la nature, la nature qui tend ses innombrables cadeaux et les offre, les offre encore. C’est un roman qui, en quelque sorte, fuit la folie ordinaire, fait un pied de nez aux humains qui massacrent. Un roman qui dit regardez, regardons le détail d’une souche ou d’une carapace de tortue. Là, là seulement se tient ce qu’il faut saisir pour aller vers plus d’humanité.

Lascaux et ses hommes premiers a par conséquent une place majeure dans le roman. On se dit, à lire Maylis de Kerangal que, eux, avaient compris ce que nous ne comprenons plus : la vie est bel et bien là, sous nos yeux, vibrante et émouvante pour qui prend le temps de l’observer. Une vie, évidemment, à portée de main.

Isabelle Rossignol 
(24/09/18)    



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Verticales

(Août 2018)
288 pages - 20







Maylis de Kerangal

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