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Jeanne LABRUNE

Depuis la terre, regarder les naufrages


Le roman commence à Paris. Elias, pianiste et compositeur reconnu, éternel amoureux de la musique mais peu enclin à la fréquentation des hommes et à l’indulgence à leur égard, a vu sa vie brisée par un drame : la mort par noyade de son fils de vingt ans en Bretagne. Cela n’a pas amélioré le caractère de celui qui n’a plus remis les pieds sur les lieux de l’accident. À Barbès, dans son quartier, le musicien rencontre treize ans plus tard un SDF étrange, écorché vif et cultivé auquel il offre l’hospitalité, sans trop bien savoir pourquoi et sans soupçonner que cela pourrait bien changer sa vie. Qui est Matthieu, cet homme tour à tour inquiet, sombre ou charmant, qui comme lui semble fuir le monde et ses conventions sociales ? Quel secret cache-t-il ? Que devient-il lors de ses longues disparitions ?

En Bretagne, dans le village du drame, Léa, face à la mer, presque par habitude, guette depuis des années l’improbable retour d’un marin de passage dont elle s’était éprise. Elle tient par amour du livre la seule librairie du village en se laissant envahir par des souvenirs de pacotilles destinés aux rares touristes pour ne pas fermer définitivement boutique. Le guépard offert par le marin avant de repartir qu’elle garde chez elle bien qu’aujourd’hui il soit devenu adulte et puissant, ses mœurs libres et ses rencontres sexuelles éphémères à l’hôtel local, en font une originale tolérée, voire appréciée parfois, mais jamais intégrée à la population traditionnelle et repliée sur elle-même des lieux. Léa aime ceux qui transgressent les codes et bouleversent les usages et à ce moment de sa vie elle se sent « enfermée dans ces terres bornées par un horizon vide, seule comme on l’est à l’adolescence lorsque les désirs sont si puissants et leur réalisation incertaine ».

Elias, Léa et Matthieu se retrouvent au même moment sur le sol breton, les affinités sont là et de leur rencontre et leurs échanges va naître une forte complicité puis une amitié qui apportera à chacun l’énergie de tourner la page déjà écrite pour trouver son propre chemin vers la liberté en s’emparant de son destin sans schéma pré-établi.  Lâcher prise pour mieux se retrouver.
C’est séparément qu’ils quitteront l’île pour tenter l’aventure ailleurs, plus unis pourtant que jamais. Elias décide de faire un grand voyage dont le hasard seul choisira la destination et propose les clés de son logement parisien à Léa et Matthieu pour l’occuper si besoin pendant son absence. C’est au Cambodge, qu’il se retrouvera à vivre de multiples aventures, ouvert à toutes les expériences, les découvertes et les rencontres. Ce décor impressionnant, cette vie et cette culture bouddhiste pleine de mystère pour un occidental, lui ouvriront les portes d’une sérénité et d’un goût de la vie qui le fuyaient depuis longtemps... 
Léa, elle, a profité de l’opportunité d’hébergement offerte par Elias pour vendre sa librairie et revenir vivre autre chose à Paris. Elle s’est lancée dans les arts plastiques avec suffisamment de réussite pour avoir comme clients les milieux des banquiers collectionneurs de Zurich ou Genève mais vigilante à ne rien sacrifier de son goût pour la liberté et la contemplation. C’est un ancien capitaine de cargo hollandais qui lui redonnera le goût de la mer sur une île face à Athènes…
Si le retour de Mathieu fut plus agité et qu’il lui faudra plusieurs semaines pour retrouver son équilibre, c’est bien accompagné  qu’il sortira du tunnel pour se frayer son chemin vers une vie, loin de ses démons et ses fantômes, où il se sent enfin une place. « Il n’a jamais été tout à fait comme les autres mais tant d’autres ne sont pas comme les autres. Sans doute y a-t-il au fond de chacun cette singularité, cette immense solitude camouflée sous les règles d’un jeu commun. » « Il est bon que je ne sois pas mort. Je suis curieux de ce qui va venir. »
Mais l’amitié liant ces trois personnages qui, tournant le dos à la vie matérielle, ont laissé libre cours à leurs intuitions et au jeu étrange des probabilités pour accomplir leur destin, ne faiblira pas avec la distance.  Les trois comparses se donneront régulièrement des nouvelles pour partager les émotions et les découvertes procurées par cette existence conforme à leur choix.  

S’il y a un livre foisonnant qui va dans toute les directions, c’est bien celui-là. S’il  parle beaucoup d’art et de création (musique, littérature, cinéma, peinture), il s’interroge aussi sur la philosophie et la physique. Les pages de descriptions marines font soudain place à une réflexion sur les coïncidences et le mystère de leur agencement et dans une vieille porcherie cachée dans la lande bretonne on découvre un laboratoire de physique expérimentale aux étranges activités… Alors que le malaise provoqué par une main coupée emmaillotée dans du plastique et posée sur l’étagère du frigo se dilue dans les notes jaillissantes d’une composition d’Elias à Paris, la population du petit village de bord de mer passe en revue tous les coupables potentiels de l’incendie de la nuit précédente à la station-service… Une grotte révèle une deuxième entrée mystérieuse pleine de lumière où un homme semble s’engouffrer pour nulle part. Matthieu imbattable au poker sait depuis l’enfance lire tous les visages mais des voix qui l’assourdissent et le poursuivent peuvent le conduire au suicide... Le livre, toujours en lien avec l’un des trois personnages, nous balade d’un sujet à l’autre, de façon un peu brouillonne parfois, comme nos pensées savent si bien le faire quand on est seul et qu’on leur lâche la bride.  Mais la lenteur volontaire qui imprègne le roman, évite tout stress et toute bousculade pour glisser de l’un à l’autre naturellement, tranquillement au gré des situations, d’une expérience sensorielle, d’un souvenir ou d’une discussion. Ce temps qui s’étire, se distord et ces mondes qui s’entrechoquent font écho au désordre intérieur des personnages et à leur paralysie temporaire face à la vie. Ces associations étranges renvoient aussi à la part de mystère de chacun et introduisent le hasard comme partenaire irrationnel dans le jeu de la vie. Le mystère, le hasard et la liberté sont de fait les trois piliers sur lesquels Jeanne Labrune bâtit son roman. 

Le roman débute dans une atmosphère sombre voire désespérée pour s’éclairer ensuite. Dans la première partie du récit, les autres, ceux qui entourent les trois protagonistes, de la vanité, vacuité et cupidité de la classe artistique que fréquente Elias aux junkies dangereux et violents que côtoie Matthieu en passant par les commères du village frustrées et agressives qui agacent Léa, tous sont présentés sous un jours franchement négatif, à l’aune de leur propre lassitude ou de leur colère. Mais, dès que Léa, Matthieu et Elias ont pris la décision de changer de vie se réconciliant en partie avec eux-mêmes, ces autres (banquiers, infirmiers, commerçants, voyageurs, populations locales...) retrouvent leur caractère d’humanité et il s’en trouvera même  parmi eux certains avec lesquels ils noueront de nouvelles relations affectives. Comment s’ouvrir aux autres quand on se défie de soi-même ? Peut-on être heureux avec des fers aux chevilles, quand le sens de la vie même se dérobe à nous ? Faut-il se libérer du poids des conventions sociales, tourner le dos à  l’hypocrisie et à l’emprise de l’argent pour briser la solitude ? Ce sont là les questions que Jeanne Labrune laisse planer sur son roman avec le conseil larvé de fuir l’enfermement social pour privilégier une attitude ouverte et curieuse à la vie et aux autres en acceptant de laisser une place au hasard, voire de l’épouser sans peur, pour explorer des terres nouvelles en soi. Il est sympathique de sa part d’avoir permis à chacun de ces trois personnages auprès desquels le lecteur a du plaisir à cheminer de trouver sa route et d’y parvenir, transformant son récit de la tempête et des échecs en un lumineux message d’espoir.

Un roman peu conventionnel qui, à partir de beaux personnages et d’une exploration aléatoire de l’existence, avec un goût prononcé pour le mystère et un esprit libre, fait la part belle aux émotions, à la réflexion, aux questions, à l’espérance et à la richesse humaine. Le lecteur dont la curiosité est piquée par cet ovni et qui accepte par empathie pour Matthieu, Léa ou Elias (l’ordre choisi révélant mes préférences) de se laisser embarquer dans l’inconnu à leurs côtés, s’en trouve largement récompensé.

Dominique Baillon-Lalande 
(22/10/18)    



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Grasset

(Août 2018)
272 pages - 19,50














Jeanne Labrune,
née en 1950, a écrit et réalisé douze longs-métrages pour le cinéma. Elle est aussi l’auteur d’un premier roman, L’Obscur (Grasset, 2007) et d’un recueil de nouvelles, Visions de Barbès (Grasset, 2014).



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