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Marin LEDUN


Salut à toi ô mon frère


Le jugement au faciès, la condamnation immédiate selon la couleur de la peau, ce racisme quotidien qui apparaît vite quand on gratte un peu le politiquement correct, voilà ce qui provoque la disparition de Gus, le frère de la narratrice dès les premières pages du livre. Le ton est plein d’humour, parfois rabelaisien, excessif et volcanique, le rythme est soutenu, on rit beaucoup mais, comme dirait Jean-Michel Ribes, c’est un rire de résistance et des valeurs importantes sont défendues tout au long du roman.

Plus qu’une famille, c’est d’une tribu dont il faudrait parler au sens de Pennac dans les Malaussène. Adélaïde, infirmière urgentiste, et Charles, clerc de notaire, ont eu trois enfants. Deux fils, Ferdinand et Pacôme, et une fille, Rose, la narratrice, qui a une vingtaine d’années. Quelques années plus tard, ils ont adopté deux frères dans un orphelinat de Bogota, Gustave et Antoine, puis une fille, Camille, colombienne elle aussi. Donc une famille de huit personnes, les parents et six enfants, auxquelles il faut rajouter trois animaux : un chien Kill-Bill et deux chats. La tribu compte onze membres.

Ce matin-là, quand la tribu s’éveille, il faut se rendre à l’évidence, même en comptant les animaux, on n’arrive qu’à dix. Il en manque un ! En cherchant mieux, Rose comprend que c’est Gus qui manque à l’appel. Ce n’est pas vraiment un secret qu’il lui arrive de faire le mur pour sortir le soir mais il rentre toujours avant le lever du jour.

À peine la famille a-t-elle pris conscience de l’absence de Gus que la police sonne à la porte. L’adolescent, accusé du braquage d’un bureau de tabac, de tentative d’homicide sur le buraliste, trafic de drogue et délit de fuite. Une caméra de surveillance révèle la présence de Gus entre deux individus cagoulés sur les lieux de braquage. Depuis, ils ont disparu…

La une de la presse locale ne fait pas dans la dentelle. L'article titre : « La tête pensante d'un gang de braqueurs nargue les forces de police. »
Rose est abasourdie par ce qu’on reproche à son frère.
« Gus était là, à visage découvert, évidemment, entre deux types cagoulés. Ses empreintes, un peu partout sur la scène de crime, doublées de traces de cocaïne.
La photo en noir et blanc dans le canard ne laisse aucun doute.
Gus, sa gueule de Colombien enfariné, floutée parce qu'il est mineur, coincé entre deux sbires d'une tête de plus que lui. Deux têtes, en l'occurrence. Au milieu. Comme si c'était lui le chef de meute.
La tête pensante.
Je connais trop bien mon frère.
Pensante me semble un adjectif bien trop lourd de consé­quences pour être accolé à sa tête. Quant à chef, je n'en parle même pas. Attention ! Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Mon frère n'est pas un imbécile. Bien au contraire. C'est même le plus futé d'entre nous et c'est précisément pour ça que jamais, ô grand jamais, il ne revendiquerait le statut de meneur d'hommes, de tête pensante, de cerveau de l'affaire, de responsable, pire : de chef. »

La tribu ne croit pas une seconde à cette version des faits et se mobilise pour faire la lumière sur cette affaire et obtenir la libération de Gus lorsqu’il est arrêté. Mais chacun à sa manière.
Adélaïde, la mère volcanique, véritable pasionaria, toujours en mouvement, se lance dans des actions spectaculaires pour faire libérer son fils et le commissaire Boyer aura bien du mal à supporter les colères et les insultes de la walkyrie qui veut porter plainte contre la police.
« – Mais comment, madame ! Vous ne vous rendez pas compte ! C'est inadmissible ! Jamais – entendez : « jâââmaiiis ! » – on n'a osé me parler sur ce ton ! Il y a outrage, là, madame! Outrage ! Et c'est grave, trèèès très grave !
Il fustige, Boyer. Il vitupère. Il s'insurge. Il ne pivoine pas, Boyer, il ne rosit ni ne groseille pas non plus ! Il érubesce. Il écrevisse. Il écarlate. Il cramoisit. Il incandescent. Il éructe en se frappant la poitrine du poing comme le mâle dominant d'un groupe de gorilles pour affirmer sa supériorité. »

Rose, pour sa part, va se rapprocher du lieutenant Richard Personne, chargé de l’enquête, dont le regard vert pêche la fait complètement craquer.

La lutte sera difficile pour faire admettre que l’adolescent au visage basané et aux cheveux noirs frisés, coupable idéal, livré à la vindicte populaire, est en réalité le bouc émissaire d’une affaire plus complexe qu’il n’y paraît.

« Ça m'a terrifiée. Je me considérais comme la sœur de Gus. Point barre. Sans condition. J'allais dire : naïvement. Mais pas les autres. Pas la plupart des gens autour de nous qui, eux, me voyaient et me verraient toujours comme "la fille de sang" de mes parents. J'ai réalisé aussi que ça serait toujours plus simple pour moi, alors que nous vivions, Gus et moi, sous le même toit, avec la même famille, le même clébard puant et affectueux, la même éducation. Pour les Colombiens, passé le folklore bête et méchant, la moindre erreur les renverrait à leurs origines – c'est dans leur sang, vous comprenez ma p'tite dame, ils n'y peuvent rien, c'est plus fort qu'eux. Moi, on me pardonnerait toujours. Ça m'a fichue en rogne et je réalise que c'est toujours le cas. »

On rit autant qu’on s’indigne en suivant ces personnages truculents menés de main de maître par un auteur au verbe puissant, coloré et bouillonnant. Une œuvre drôle et salutaire. Un auteur à suivre !

Serge Cabrol 
(18/07/18)    



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Noir & polar








Gallimard
Série Noire
(Mai 2018)
288 pages - 19 €














Marin Ledun,

né en 1975, a publié de nombreux livres et reçu plusieurs prix littéraires.








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