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Kopano MATLWA

Règles douloureuses


C’est le journal intime de Masechaba, une jeune femme sud-africaine, médecin interne à l’hôpital. Elle a choisi de devenir médecin car elle souffre d’endométriose et espère trouver une collègue qui la débarrasse de son utérus tant ses saignements lui gâchent la vie. Elle devient solitaire et ne mène pas la vie dont elle rêve. Son seul ami c’est son frère, Tschiamo. Mais Tschiamo va se suicider et elle restera encore plus seule.

Une fois médecin, elle est confrontée au manque de moyens, aux échecs, à la « souffrance, l’impuissance, la peur, le mépris. » Elle s’adresse à Jésus et l’invective ; « Qui a dit que nous devions avoir plaisir à nous occuper des malades ? Je veux dire, il faut s’en occuper, c’est juste d’un point de vue moral, mais doit-on obligatoirement aimer ça ? Passerait-on pour méchant si on admettait qu’on déteste ça ? Qu’on déteste chaque instant ? Qu’on le fait mais à regret ? »

Elle s’interroge sur la voie choisie. « Pourquoi j’ai été assez folle pour croire qu’être docteur [...] me rendrait heureuse. Cela ne m’a valu que douleur et confusion, rien de plus. » « Je ne sais pas ce que "faire le bien" signifiait pour moi. Mais je ne m’attendais pas à ça. Il n’y a aucune magie, aucune illumination divine. C’est aussi difficile que de faire le mal. On est tout autant fatigué, effrayé, tout aussi désabusé, brisé. Je croyais qu’il y aurait une sorte d’onction, de présence de l’esprit saint, une paix procurée par le fait d’effectuer le travail de Dieu. Mais il n’y a rien de tout ça. »

Elle exprime à Jésus toute sa colère. « Pourquoi cet endroit est-il si délabré ? Pourquoi l’as-Tu laissé tomber dans un tel état ? Pourquoi n’y remédies-Tu pas ?… »

Sa vie  change quand elle rencontre Nyasha,  une chirurgienne zimbabwéenne  très sûre d’elle et plus politisée que Masechaba. L’arrogance des Blancs en Afrique du Sud l’indigne. Elle estime que les Noirs sont encore « prisonniers de la suprématie blanche ».

Le racisme et la xénophobie flottent partout ; chez les soignants de l’hôpital, dans les réflexions de la mère de la narratrice, dans les townships où des somaliennes ont été lapidées à mort. Et très vite la violence se déchaîne dans les rues. Un homme, victime de ces violences, est hospitalisé, brûlé au troisième degré. Nyasha reproche à Masechaba de ne pas s’en être occupé correctement. Piqué au vif, elle lance une pétition pour que cessent les actes racistes et xénophobes à l’hôpital. Contre toute attente, sa pétition recueille de nombreuses signatures. C’est la première fois que Masechaba a suffisamment  confiance en elle pour se lancer dans une action publique. Elle est interviewée, citée dans la presse, prise en exemple. « Seigneur, [...] j’ai toujours su que tu te servirais de moi pour accomplir quelque chose de grand [...]. Cela fait un bien fou d’être au centre de quelque chose de noble. [...] je me réalise enfin. »
Ses amies et collègues la mettent en garde « tu vas vraiment agacer les tiens et ça va mal finir pour toi ». En effet, la sanction est terrible, au-delà de l’imagination.

Ce  livre sur le racisme interafricain, l’auteur l’a écrit avec ses tripes, son sang et son désespoir. Quand la narratrice interpelle Dieu après le drame c’est le sens de sa vie qui est ébranlé. Ce sont de très belles pages où on voit que sa raison vacille : « Comment un esprit se démêle-t-il ? Axone après axone ? Fibre après fibre ? Et quand il sombre dans la psychose, où es-Tu ? »

Nadine Dutier 
(22/10/18)    

Les autres romans de Kopano Matlwa traduisent également son souci de justice sociale :
« Coconut est un roman consacré au parcours de deux jeunes femmes noires […] qui cherchent leur voie dans cette nouvelle Afrique du Sud où une société se reconstruit. […] Les deux sont des "coconuts", des noix de coco, noir dehors et blanc dedans, occidentalisées au point de ne plus savoir quelquefois qui elles sont. Son deuxième roman, Spilt Milk, a, lui aussi, comme contexte les déceptions et désillusions des Sud-africains sur la situation politique et sociale. » (Wikipédia)



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Le serpent à plumes

(Août 2018)
160 pages - 18


Traduit de l’anglais par
Camille Paul











Kopano Matlwa,
née à Pretoria en 1985, est médecin et écrivain. Règles douloureuses est son troisième roman. Elle appartient à la génération free, de ceux devenus adultes après l’apartheid (aboli en 1991).



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