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Sophia MAVROUDIS


Stavros


Du suspense, de l’action, de l’émotion, des profils intéressants, et puis une vision de la Grèce, références au passé comprises, avec ses contradictions actuelles, son équilibre précaire, sa pauvreté conjoncturelle, la corruption mais... sa richesse immortelle !

Le personnage principal est un flic : « Stavros est ce qu’on appelle un bel homme. La cinquantaine avancée et une épaisse chevelure brune, légèrement poivre et sel, qui encadre un visage hâlé, un menton carré, des sourcils épais. » C’est un bon vivant et un joueur imbattable de tavili.

Au début du roman, nous apprenons que le commissaire Stavros Nikopolidis a été confronté à un cas difficile : « Dix ans plutôt, juste avant les jeux olympiques, un éminent professeur égorgé sur le site archéologique en plein cœur d’Athènes pendant les travaux du métro ; la responsable des fouilles – sa propre femme – disparue et, avec elle envolé le morceau de frise du Parthénon miraculeusement déterré par les archéologues. »
La perte de sa femme et l’échec professionnel – il n’avait pas pu résoudre l’affaire – ont fait que « Stavros avait sombré corps et âme ».

Mais voilà que le cauchemar se répète avec un nouveau meurtre. « Ce matin, sur les lieux de ce second crime, déposée dans le creux de la main  de la victime – à nouveau un archéologuela même pièce de monnaie frappée au revers de la chouette, l’oiseau d’Athéna. […] L’atteinte au symbole de la sagesse et de la connaissance, personnifié par l’oiseau dédié à Athéna, protectrice d’Athènes, que sa femme Elena aimait tant ? La mort symbolique de la mémoire d’une Grèce à la dérive ? »
Indice précis et donc ciblé à son intention ? Provocation ? Stavros est certain de connaître l’assassin, un certain Rodolphe, sorte d’homme de l’ombre, puissant apparemment et qui tirerait beaucoup de ficelles au cœur même des instances dirigeantes. Lié à la mafia, ou bien au cœur même de celle-ci, fuyant, inaccessible. Protégé ? Par qui ? Et lui, qui protège-t-il ?
L’échec de Stavros.

Alors ce nouveau défi va-t-il réveiller le talent du policier et lui permettre d’affronter le coupable ? Si cet enjeu personnel est primordial, il est tout aussi important pour son patron, le commissaire Livanos : « Notre héritage nous permet de croire en nous, il nous fait vivre […] Nous avons longtemps tergiversé avec l’antiquité que nous avons instrumentalisée à souhait selon les époques et les nécessités. […] Le vol des frises est une atteinte à notre mémoire et nous oblige s pallier les failles de notre système de protection des sites. »

Pour se lancer à la poursuite de ce fameux Rodolphe, Stavros compose son équipe et exige d’avoir une liberté totale d’action. Les personnes choisies vont l’accompagner de leurs « spécialités ». Dora une ancienne des « forces spéciales », Eugène un hacker qui en impose, et Nikos, un fidèle. Son entourage proche le soutient, comme Matoula, la tenancière du bar situé en face du commissariat, toute dévouée à sa cause.

Stavros a un fils, jeune garçon touchant, intéressant, qui va nous amener à penser à ce qu’un héritage paternel peut laisser comme traces, celles entretenues par la culture afin d’être transmises ou les autres, celles qui restent à comprendre. « Toute son enfance, Stavros a scruté le visage de son père, traqué la moindre lueur dans ses yeux éteints. […] Des heures à mesurer son impuissance, à se sentir inutile, à jauger l’absurdité de certains choix humains. »

La Grèce et son patrimoine, comme ses références poétiques parsèment ces pages, sans pour autant nuire au suspense toujours présent. Et à l’action qui ne faiblit pas. On le sait, il faut que Stavros trouve le fin mot de cette histoire, pour lui, son équipe et sa famille… et ainsi, si possible, porter un coup significatif à la corruption qui gangrène son pays.

Rodolphe, qui a « investi ce filon de l’art, lucratif, où la demande est forte » veut montrer qu’il est le plus fort, intouchable, et se venger ainsi de Stavros. Sans oublier que «  ce secteur de l’art est aussi lucratif parce que l’époque s’y prête. Les conflits armés, avec leurs morts, plongent des régions entières dans le chaos et l’anomie, accroissent la porosité des frontières, et détournent l’attention des gouvernements et de la police, trop occupés à canaliser les flux de réfugiés et des terroristes sur leur sol. La gestion de la souffrance humaine prime ainsi sur les morceaux de pierre sans vie. »

Alors face à cet homme sans aucun scrupule qui, entre autres, utilise les « fous de Dieu », ceux-là mêmequi détruisent et pillent leurs propres musées pour vendre leurs antiquités afin d’acheter des armes, il y aura Stavros et son équipe, et la chasse, avec les moyens techniques actuels, combinés aux pratiques plus classiques, telles les poursuites dans les petites rues des quartiers d’Athènes ou sur le port du Pirée.

Et comme l’histoire se passe en Grèce, le chef de la police cite et s’appuie sur les fondations : « Pour Aristote, la corruption est dans la nature des choses, elle fait partie intégrante du processus d’altération naturelle de certains êtres. Platon et Thucydide y ajoutent la notion de pathologie, une tendance de l’être humain à pervertir certains de ses actes dans le but de s’adapter ou de plier la réalité à sa propre volonté. »

Une écriture efficace, une densité dans l’action, une sensibilité qui perce dans les propos et la psychologie des personnages, la poésie, présente, et la Grèce, patrimoine et tragédie contemporaine à l’appui.

Les éditions Jigal ont, encore une fois, fait mouche en repérant le talent de Sophia Mavroudis. Pour notre grande satisfaction car, pour un premier roman, c’est une vraie réussite, la maîtrise est bien là !

Anne-Marie Boisson 
(31/10/18)    



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Noir & polar








Jigal Polar
(Septembre 2018)
240 pages - 17,50


















Sophia Mavroudis
,
gréco-française, est docteur en sciences politiques. Stavros est
son premier roman.