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Hélène MILLERAND

Gauchère

Telle une ethnologue rêveuse, Hélène Millerand procède à une rétrospective émouvante de son enfance bourgeoise jusqu’à sa vingtième année. Une enfance avec des vacances, en compagnie de ses parents dans le Cotentin où elle se languit en attendant la parution du magazine Paris-Match.
Son père est magistrat et ses parents disposent d’une cuisinière, d’une bonne et d’un jardinier.

Enfant solitaire, elle a soif de lecture. S’identifie à Heidi – l’héroïne de l’écrivain suisse Johanna Spyri, une fillette devenue un personnage mythique de la Suisse – jusqu’au jour où, vers les cinq-six ans, sa mère lui confie qu’un matin «  des Français sont venus chercher son papa, ton grand-père. Ils l’ont emmené, l’ont livré aux Allemands qui l’ont assassiné. Simplement parce qu’il était juif. »
Et c’est le premier heurt de son enfance !

Un autre sera la perte de sa poupée Patrick – « l’un de ses plus vifs chagrins » –, son objet transitionnel, son doudou, qu’elle transbahute avec elle dans son quotidien et qu’un beau jour sa mère jette aux ordures. 

Gauchère non contrariée aux origines hébraïques, elle est née après un petit frère mort en bas âge. Elle a trois sœurs avec lesquelles elle vit une cordiale indifférence, « les deux aînées m’ignoraient gentiment, la troisième me rejetait franchement. » Soit peu d’atomes crochus entre elles, alors une distance respectée, chacune son territoire dans le huis clos de la complexité familiale.

C’est dire que la revisite de son enfance par Hélène Millerand n’est pas des plus confortables. Mais, perspicace, elle s’en sort très bien. Elle recense. Etiquette. Tamise ici où là. Essaie de combler les informations manquantes en les imaginant. On ressent, en son passé lointain, un manque d’émotions, de sentiments, de choses partagées avec ses proches, même s’il y eut, paradoxalement, des Noël à couper le souffle dans l’hôtel particulier de sa tante Lyly avec, chaque année, un sapin « immense et rutilant. »

Un livre émouvant où l’on découvre une enfance imprégnée de sentiments de solitude. La marque en est peut-être le fait d’être gauchère et l’impression d’être différente. L’on devine, en filigrane de ce récit, que le refoulé cherche à refaire surface. En même temps, filtre cette interrogation naturelle : faut-il, dans la mesure du possible, oublier son enfance et la ranger quelque part dans un coin de sa tête pour éviter que le bavardage intérieur de nos pensées, qui maintient « un bruit de fond », ne nous empoisonne la vie ? Ou faut-il si joliment déposer sur le papier le passé nostalgique encore à vif, tel ce récit dont l’écriture délicate vient réenchanter la vie ?

Patrick Ottaviani 
(20/01/18)    



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Arléa

(Janvier 2018)
136 pages - 17






Hélène Millerand
a publié deux livres aux éditions du Seuil, Carnets d’une coquette raisonnable (1998) et Renonce avec grâce à ta jeunesse (2002), et trois romans aux éditions Stock : Vieille France (2004), Modern solitude (2006), Quartier du Temple (2009).