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Éric NEUHOFF


Les polaroïds


Les Polaroids est un recueil qui réunit dix-sept nouvelles écrites de 1979 (Retour à Toulouse) à 2017 (Une plage très sportive) déjà publiées pour la plupart en revue.  L’auteur y parle de couples qui se font et se défont dans l’ennui plus que dans le drame, d’aventures, d’amour avant tout. De sexe aussi. De femmes surtout inaccessibles, menteuses souvent,  fragiles parfois ou redoutables et objet d’une vraie fascination. Au programme, il y a la littérature et des écrivains (Fitzgerald, Drieu la Rochelle, Chardonne, Michel Déon, Salinger...), le cinéma et des acteurs (Gérard Depardieu, Patrick Dewaere, Jean Seberg), des grands de ce monde (Jacky Kennedy), des corps, le bonheur factice des plages (Cannet-plage, Costa-Brava, Cannes, Saint-Tropez), des retours sur le passé (Toulouse) et des voyages (Irlande, Italie, Sicile...).
« Il n’avait toujours pas compris s’il s’agissait du Danube ou d’un de ses affluents. Il faut préciser qu’il n’était pas très curieux. [...] les pays étrangers se résumaient souvent à des chambres d’hôtel. Il évitait les émissions de télévision. Il y avait à chaque fois un malin pour lui rappeler qu’il avait boxé un journaliste. [...] En ce temps-là il ne plaisantait pas. Malgré sa promesse, le type avait annoncé son mariage à la une de l’hebdomadaire. Il y avait une éternité qu’il n’avait pas cassé la gueule à quelqu’un, tiens. Merde, songea-t-il, je vieillis. » (136° long métrage)
« Jackie tient parole. Elle souleva des montagnes. Elle promit à Salinger une discrétion absolue. Au téléphone, elle sut trouver les phrases qu’il fallait. Elle fut drôle, émouvante, enjôleuse. Elle n’avait pas eu de mal à épouser un homme politique. Un écrivain, vous imaginez, elle n’en fit qu’une bouchée. » (L’invité des Kennedy)

Comme le titre l’indique ce sont de brefs moments de vie, réels ou fantasmés, qui sont là croqués avec légèreté, distance et élégance le temps de nous faire sourire ou de nous émouvoir. Des polaroïds un brin nostalgiques de lieux hantés autrefois, comme des cailloux qui jalonnent l’itinéraire du grand Poucet ou des cartes postales envoyées par jeu aux uns ou aux autres.
Les hommes y sont élégants, conquérants et perdus. Les femmes jeunes (ou pas), belles, toujours attendrissantes et souvent insupportables.
« Nadine débarqua avec ses trois valises tellement lourdes qu’ont les aurait juré remplies d’enclumes. Elle avait de grandes lunettes noires, un pantalon rose, des tropéziennes en cuir. Elle éteignit son portable pour l’embrasser à moitié bouche. Sur le parking elle tordit le nez. "Vous n’avez-pas une décapotable ?" [...] Elle avait les plus jolis pieds du monde. » (Costa Brava)
« Il ne la trahissait pas : il était en train de l’oublier. Ses manteaux, ses rendez-vous, ses dix mille amies, le petit déjeuner au Flore le samedi matin, le dimanche soir chez Lipp, tout cela lui manquerait un peu. » (La place du mort)
L’alcool coule à flot, l’argent également et les uns et les autres derrière ce luxe et cette légèreté n’en côtoient pas moins au mieux le spleen au pire le désespoir.

On retrouve dans ces nouvelles brèves le style impeccable et ludique du romancier avec un jeu de contraste et de variation de registre d’une nouvelle à l’autre qui pimente l’ensemble. Seules constantes : les phrases courtes et souvent non verbales, l’écriture visuelle, beaucoup d'humour, de la tendresse, une pointe de cruauté  et une élégance hors pair.

Dans cette Dolce Vita des années 70-80, luxueuse comme il convient et revue avec nostalgie, Éric Neuhoff s'amuse avec la réalité avec le regard d’un Parisien mondain blasé au regard condescendant  sur la province mais avec l’autodérision et la distance de celui qui aime à se faire spectateur de ses propres sentiments.
Et soudain un détail, au détour d’une situation, nous renvoie à notre propre existence et on en sourit avec lui ému malgré nous, malgré la solitude qui bien souvent pointe discrètement son nez entre les lignes.

Avec son album photos pour dire le ballet des corps, la petite musique du cœur à travers une balade pleine de charme au fil du temps qui passe, Éric Neuhoff indubitablement nous séduit.

Dominique Baillon-Lalande 
(03/12/18)    



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Le Rocher

(Octobre 2018)
176 pages - 16









Éric Neuhoff,
journaliste (notamment sur France Inter pour Le Masque et la Plume) et écrivain, a publié une vingtaine d'ouvrages et obtenu plusieurs prix littéraires dont l’Interallié.



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