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Franck PAVLOFF


La nuit des enfants qui dansent


Zâl est né en Suisse d’une mère hongroise qui mourut alors qu’il était encore très jeune. C’est un orphelinat privé  payé pour lui par un inconnu qui a pris en charge son éducation et sa scolarité. Le garçon y a aussi appris le piano, s’y est entraîné à conjurer la peur et s’est pris de passion pour les oiseaux de la volière installée dans le parc dont il a appris le langage.
Il a aujourd’hui vingt ans. C’est sa pratique spectaculaire de « slacker » (funambule sur une sangle élastique) qui l’a fait connaître sur les réseaux sociaux, lui permettant de trouver des financements coopératifs pour exécuter des performances toujours uniques et dans des lieux à chaque fois différents à travers l’Europe. Un public de marginaux restreint mais fidèle le suit, fasciné par la danse de ce mystérieux ange aux cheveux blonds bondissant sur sa sangle jusqu’au final magique où, d’un sifflement, il appelle ses oiseaux à habiller ses bras tendus en balancier d’un manteau de plumes. Le beau jeune homme épris de liberté et d’espace, fuyant passé et attaches, garde les yeux toujours fixés loin devant lui. Son livre de chevet, La conférence des oiseaux, un conte soufi du XIIe siècle sur la quête de l’oiseau-roi lui a donné le but ultime de son voyage : la Perse.  

Lors de son défi au-dessus du lac de Constance, un homme s'installe dans l’ombre pour regarder avec une attention soutenue le performeur. Il n’est pas là par hasard. Exilé en Autriche depuis une vingtaine d’années, il a contribué anonymement à financer sur Internet la performance à laquelle il assiste. La légèreté de Zâl et la jeunesse de son public dérangeraient presque ce Hongrois alourdi de trop de mémoire, cadenassé par ses souvenirs douloureux, hanté par son pays natal, « pays mythe qui assèche l’âme de ceux qui veulent agrandir son territoire et brûle les mains de ceux qui souhaitent le morceler. [...] Cœur déchiré de la vieille Europe, avec la barbarie fasciste qui battait dans une de ses oreillettes et la soumission stalinienne qui battait dans l’autre. »
Parmi les jeunes spectateurs éblouis se trouve Téa, dix-sept ans, en fugue pour échapper à un beau-père malsain. Fan absolue des exploits de Zâl qu’elle suit avec avidité à distance, la jeune fille  s’est promis cette fois d’assister en live à une performance de ce demi-dieu qui la subjugue et dont elle est secrètement amoureuse. En Autriche, une fois sur place, elle accoste donc l’homme-oiseau après le spectacle ne lui révélant ni son histoire ni ses sentiments. Zâl se laisse séduire et la fin de la nuit leur appartiendra avant qu’ils ne poursuivent séparément leur voyage.
Au moment du départ, Zâl trouve Andras endormi sur le sol près de sa volière ambulante. Le  voyant en mauvaise posture, il propose à l’inconnu de l’avancer un bout de chemin et comme tous deux vont à Salzbourg, Andras pour s’en retourner chez lui et Zâl pour son prochain défi, ils font route ensemble.  

Après avoir déposé Andras, Zâl s’endort avec ses oiseaux. Le lendemain l’acrobate-poète s’installe dans une friche industrielle abandonnée entre stade et aéroport pour faire son show. Le spectacle est comme toujours éblouissant mais Téa, plus accro que jamais, qui a finalement décidé de le rejoindre et Andras toujours à rôder autour de lui, sont cette fois ses seuls spectateurs. Un raté qui laisse Zâl mortifié au point de chercher consolation dans l’alcool non sans quelques échanges tendus avec le vieil homme dont il supporte mal le rapport obsessionnel à l’histoire de son pays, avant de se réfugier dans les bras de la jeune fille pour finir la nuit.
Mais au petit matin c’est le drame : Téa fait une mauvaise chute et le recours à un médecin semble urgent. Les deux hommes l’emmènent chez Andras qui contacte aussitôt Jacob, un  exilé comme lui qui le suit en tant que médecin. Il sait qu’il peut compter sur sa diligence et il a pleine confiance dans la fiabilité du diagnostic de son ami de jeunesse qui, sans poser de question, accorde à la blessée les soins nécessaires sur place si l’hospitalisation synonyme pour elle de rapatriement familial ne s’impose pas. Se sentant vaguement responsable et inquiet pour la jeune fille, Zâl reste auprès d’elle et une improbable cohabitation à trois s’improvise oscillant entre tension et tendresse. Sitôt remise sur pieds Téa parvient à convaincre  Zâl de l’accompagner au Sziget, le grand festival de musique européen donné sur l’île d’Obuda à Budapest, pour s’y produire. Et puisqu’ils se sont  enfin mutuellement apprivoisés et peinent presque à se séparer, Andras prêt à revoir son pays et sa ville se propose comme guide espérant avec ce long voyage trouver l’opportunité de révéler enfin à Zâl ce secret oppressant qui les lie.

C’est une capitale hongroise en pleine effervescence et contradictoire qui les attend à l’arrivée. Parallèlement à l’exubérante jeunesse européenne débarquant à la gare ou dans l’île pour faire la fête, défile un cortège de migrants. « Des hommes et des femmes épuisés, des enfants en sueur, s’accrochent à ce que chaque jour leur octroie de survie. Leur passé est enfoui dans les ruines d’Alep, et ils rêvent d’un avenir à Berlin. La peur au ventre avec leurs sacs troués, leurs vêtements d’emprunt, leurs regards de réfugiés, ils piétinent le sol de l’Europe frileuse dont la Hongrie est le symbole. Ils sont le présent douloureux du monde. » Si les jeunes festivaliers,  ressource financière notable pour la cité, reçoivent un accueil généralement bienveillant, ce flot permanent d’étrangers, lui, divise la population. Face aux associations locales qui se sont constituées pour aider familles et voyageurs précarisés et en souffrance par la distribution de repas et de vêtements, les néo-fascistes arrogants et haineux agitant le chiffon de la peur réclament l’expulsion de ces intrus et les harcèlent dès qu’ils en ont l’occasion. « Rien que du banal au cœur d’une Europe dont les valeurs deviennent si fragiles qu’elle se protège à nouveau derrière des barbelés à lames de rasoir » mais qu’importe pour les réfugiés, « les cris et les insultes seront toujours moins dangereux que les éclats des bombes barils d’Assad le boucher. »
Sara, une Tzigane hongroise enseignant à l’université d’ethnologie de Budapest et militante active du soutien aux migrants, ne ménage pas sa peine. Elle se rend sur le terrain tous les jours, souvent accompagnée de son petit garçon. Son chemin croisera celui du trio et plus particulièrement celui d’Andras, jetant un pont entre la Hongrie d’hier qui hante le cinquantenaire et celle d’aujourd’hui.
C’est dans l’espérance et l’apaisement enfin, « dans la paix de la nuit des enfants qui dansent » que s’achève le récit. 

       Ce roman sur l’Histoire de la Hongrie à travers le prisme personnel d’Andras se trouve, illuminé par la présence du deuxième personnage-clé, Zâl, auquel tout l’oppose. Andras usé et malade, écrasé par un passé familial qui se confond avec celui de son pays natal, ancre le récit dans la réalité historique et politique de l’Europe centrale des cinquante dernières années. Zâl, le jeune funambule, tourne le dos à son passé d’orphelin, se positionne hors du temps, de l’espace, du monde et des sentiments, fait le vide en lui pour trouver la paix intérieure. Tel une icône ou un pur esprit, il mène sa quête de vérité en suivant les traces de l’oiseau-roi en marge de toute réalité tangible. Ces deux personnages et leur relation, les discours en boucle d’Andras face au silence indifférent ou agacé de Zâl la tête perdue dans les nuages, dessinent parfaitement la bipolarité du livre, entre passé et avenir, histoire personnelle et universalité.
Il est beaucoup question de fuite dans ce voyage initiatique,  celle de Téa face aux agressions de son beau-père, celle Zâl face à l’enfance douloureuse, celles du pays d’origine avec l’exil en Suisse pour Tina, en Autriche pour Andras et le juif Jacob, celle des pays en guerre, des systèmes dictatoriaux et de la misère pour les migrants qui frappent aux portes de l’Europe. Et oubliant que ces perpétuelles migrations ont façonné nos pays à travers les siècles, les mouvements identitaires montrent les dents, instrumentalisent la peur de l’autre et prônent le repli sur soi, gangrenant l’Europe pays après pays.
Au-delà du choc de génération incarné par Andras et Zâl et de sa contextualisation historique, ce superbe récit s’appuie sur les personnalités fortes et émouvantes des deux protagonistes principaux mais aussi sur l’interaction vraie entre tous les personnages y compris secondaires comme Jacob et surtout Téa et Sara qui incarnent ici l’immédiateté du présent. Sortir du schéma habituel de l’initiation du jeune homme par son aîné pour la généraliser à tous les acteurs qui ainsi s’enrichissent les uns les autres est une belle trouvaille. Des choix qui permettent à l’auteur de faire  doucement glisser la description historique vers la description sensible d’une communauté humaine lumineuse,  avec ses quêtes, ses souffrances et ses rêves, qui habite généreusement le roman.

La construction du récit, son style fluide juxtaposant narratifs, images et dialogues émaillés de maximes inventées, la présence forte et quasi constante d’une bande son musicale diversifiée  (comptines, musique électronique utilisée par Zâl dans ses spectacles, classique avec Mozart et Bach et enfin concerts de Robbie Williams ou Goran Bregovic au Sziget) se conjuguent pour  retenir l’attention du lecteur. Et malgré la gravité du sujet ce road-movie singulier à travers l’Europe centrale, grâce à la sensibilité de son traitement, au charisme de ses personnages et à la présence poétique de Zâl, s’avère étrangement chargé d’amour, de joie et d’un optimisme réconfortant.

La nuit des enfants qui dansent, à partir de cinquante ans d’Histoire de la Hongrie, embrasse largement les questions universelles et intemporelles de l’invasion, l’immigration, l’exil et des dérives identitaires et le fait avec une acuité grave. Mais aux registres de la lamentation et de la dénonciation qui auraient pu en constituer la teinte dominante, Franck Pavloff a ici préféré les couleurs de la solidarité et de l’espoir. Jamais il ne fouille avec complaisance ou dégoût la couche profonde de l’horreur, du malheur et de la douleur. Sans édulcorer la réalité ou s’en détourner mais sans s’appesantir dessus, les pages sombres de l’Histoire ou de la vie des protagonistes sont abordées avec pudeur et retenue, laissant vite place à  la poésie, l’humour ou la légèreté juvénile proposés comme des taches de lumières qui en cernant l’ombre donnent sa force et son équilibre au tableau. Un jeu de contrastes efficace qui s’arrête sur la beauté, la générosité, l’amour ou la jeunesse pour dire en creux la barbarie, l’injustice, la peur ou la souffrance. Alerter les esprits non les désespérer, dire la chaleur du partage pour appeler à la solidarité plutôt qu’évoquer l’aigreur stérile et la violence de la haine, enfourcher un rêve d’envol et d’oiseaux pour conjurer la peur qui cloue au sol et enferme. 

C'est dans la conviction que les êtres et les communautés seraient tous reliés par des liens  invisibles,  dans  cet espoir en la vie et en l'homme que ce roman fraternel puise sa force. En cela qu'il touche au cœur son lecteur et fixe des images tenaces dans sa mémoire.    

Dominique Baillon-Lalande 
(08/08/18)   



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Albin Michel

(Août 2017)
288 pages - 19,50












Franck Pavloff,
né à Nîmes en 1940,
est l'auteur de nombreux livres pour la jeunesse et pour les adultes. Sa nouvelle, Matin brun, s'est vendue à plus de deux millions d'exemplaires et a été traduite en 25 langues.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia










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