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Thomas B. REVERDY

L’hiver du mécontentement


« L'hiver du mécontentement », ces premiers mots prononcés par Richard III dans la pièce de Shakespeare que répète la jeune Candice au théâtre Warehouse de Londres, ont fait aussi la une du journal The Sun dans l'hiver 1978-1979 pour qualifier le mouvement social d’ampleur qui paralysa plusieurs mois la Grande-Bretagne.
Dès le titre, Thomas B. Reverdy met à jour la double trame de son nouveau roman : d’un côté, l’histoire d’une jeune comédienne, coursière à vélo pour payer ses cours d'art dramatique, embarquée dans l’aventure audacieuse d’une jeune metteuse en scène ayant choisi de faire interpréter la pièce magistrale du grand dramaturge anglais par une distribution exclusivement féminine, pour l’éclairer différemment en glissant du roi fou à la folie du pouvoir ; de l’autre, la chronique sociale des années de grève étudiantes et ouvrières qui marquèrent l’histoire du pays alors que Margaret Thatcher à la tête du parti conservateur depuis 1975 ne dirigeait pas encore le gouvernement.  
Tandis que les tournées à vélo dans la ville ouvrent les yeux de la comédienne sur les tensions qui agitent la population et leur lutte pour conserver un niveau de vie acceptable face au libéralisme autoritaire en train de se mettre en place, elle rencontre sans la connaître, lors d’une répétition, la future « Dame de fer » venue suivre des cours de diction au théâtre pour gommer son accent pointu. Un drôle de carambolage. 
Candice vit seule et sort peu. Parfois, pourtant, elle croise d’autres jeunes de classes modestes et  constate que beaucoup, dans cette fin des années soixante-dix où l’Angleterre sur le déclin est touchée par la crise économique, sociale, politique et culturelle, sont inquiets. Face au fossé social qui se creuse et au chômage qui ne cesse d’augmenter, ils craignent de rester sur le carreau. Lors d’une soirée elle tombera amoureuse d’un jeune pianiste de jazz, Jones, récemment licencié de son travail de bureau dans une multinationale sans qu’il s’y attende. Un coup dur pour cet artiste mal armé face à l’adversité qui gagne en jouant dans des bars à peine de quoi survivre. Candice elle aussi finira par avoir des soucis avec son patron.

Margaret Thatcher fait campagne. On assiste à l’explosion de nouvelles stratégies de communication médiatique avec des épisodes démagogiques comme celui où Margaret Thatcher chausse des bottes en caoutchouc pour la visite d’une ferme ou quand elle manie le balai devant les caméras pour jouer la proximité avec le peuple. Elle sera élue et deviendra en mai 1979 la première femme à diriger le gouvernement d'un pays européen. Sa politique conservatrice sera marquée par un libéralisme économique et un traditionalisme social sur fond de peur du communisme et par une  fermeté qui lui vaudra son surnom. 

 

C’est cet hiver glacial où l’ensemble du pays bascule dans un libéralisme sauvage et sans pitié que Thomas B. Reverdy choisit de décrypter à travers la vie quotidienne des classes modestes et celle de ces jeunes gens désabusés qui tentent, en se réfugiant dans les marges, de résister avec toute leur vitalité et leurs rêves à cette société qui ne leur laisse aucune place. Bel artifice littéraire que de s’arrêter sur ces fêtes de Noël, trêve relative dans ce climat de grèves violentes et de choc pétrolier, qui viennent s’intercaler dans une atmosphère à la fois chaleureuse et tragique. « Personne n’a envie de gratter la dernière allumette à Noël, mais on a le sentiment qu’on en est là. C’est l’entrée dans l’hiver du mécontentement. »
Un abécédaire politique sur les événements nationaux (et parfois internationaux comme la révolution iranienne ou l’élection de Ronald Reagan)  qui ont marqué ces années contextualise d’une façon originale le récit croisé initial. L’occasion à la lettre B de se souvenir de Bobby Sands, républicain d’Irlande du nord et membre de l’IRA, arrêté en 1977, élu député en 1981 en remplacement d’un républicain décédé mais destitué suite au vote par le gouvernement Thatcher d’une loi interdisant aux prisonniers toute possibilité de représentation politique (Representation of the Peole Act). « Il mourra au terme d'une grève de la faim de soixante-dix jours dans la prison de Maze où il est détenu comme prisonnier politique. Sa volonté, sa dignité, son agonie terrifiante seront partagées par des millions de gens, au-delà des frontières, sans que ne plie jamais la Dame de fer. »
Dans cet abécédaire du chapitre God Save the Queen / Sex Pistols, entre farce et documentation rigoureuse, on retrouve bien sûr l’hyper-financiarisation avec les entrées « Pol-tax » et « City » et le goût amer de ce capitalisme outrancier au Z de « Zéro : nombre d’emplois créés par la politique économique de Thatcher qui a redressé l’Angleterre. Dans un de ses premiers discours [...] à la conférence du parti conservateur, elle annonçait déjà la couleur : Aujourd’hui fini de rêver. Il n’y a pas d’alternative. » Si l’observation sociale et politique est ici fine et sérieuse, la colère de l’écrivain face à la montée de cet ultralibéralisme qui, loin de s’être tempéré, n’a cessé depuis de progresser et de se propager triomphalement au-delà des États-Unis et de l’Angleterre à toute l’Europe et même aux anciens pays communistes que « Maggie » aimait tant brandir comme un épouvantail, est palpable voire affichée. Thomas B. Reverdy est un écrivain engagé qui ne s’en cache pas. 

Mais,  grâce à la jeunesse combative de Candice et au théâtre, la lumière et l’espoir, ne sont cependant pas complètement éteinte ou étranglé dans le roman. La fin du livre en est une belle illustration : « Candice était éclairée par la rampe. [...] Elle serre les dents. Elle serre les poings. On l’a prévenue en coulisses, quelques secondes avant qu’elle n’entre en scène, alors une fois parcouru tout le plateau, quand elle se tient au bord de la scène presque en équilibre au-dessus du premier rang d’orchestre, la lumière comme des pleins phares directement sur elle, comme une espèce d’accident, elle relève la tête. On ne voit rien quand on a les projecteurs de face, la salle est un four mais elle la connaît par cœur. Elle lève la tête en l’étirant exagérément, un large rictus sur le visage. Tout le monde sait qui est en joue, au bout de son regard.  La pièce peut commencer. La bataille ne fait que commencer : Voici l’hiver de notre mécontentement. »

Le roman de Thomas B. Reverdy est aussi une immersion dans la musique écoutée par les protagonistes durant cette période (playlist en fin d’ouvrage) avec pas moins de 35 titres, des Pink Floyd aux Sex Pistols  en passant par The Clah, Joy Division ou David Bowie, dont chacun est mis en exergue des courts chapitres. Avec ce roman musical scandé par la phrase titre comme un leitmotiv et déchiré par les riffs et les cris du punk-rock,  par une mise en scène efficace articulée entre le tableau politique de quelques années clés, l’interrogation sur le pouvoir et les puissants portée par la tragédie shakespearienne, et l’évocation d’une jeunesse sacrifiée incarnée par l’intimité de deux artistes marginaux, en faisant de l’époque évoquée un personnage à part entière, Thomas B. Reverdy transcende son sujet premier.  Au-delà des faits, des dates et du lieu, s’il nous raconte la fin d’un monde et l’avènement d’un autre qui exclut l’humain et ses forces vives et n’en finit pas de se dégrader, il ne s’arrête pas à cette radioscopie sinistre mais tisse des liens entre hier et aujourd’hui pour non seulement dénoncer ce processus destructeur généralisé mais aussi, par ses mots rageurs et caustiques, faire appel à notre analyse, notre réflexion et notre capacité à réagir et à se mobiliser tant qu’il en est encore temps.     

Après Les évaporés qui évoquait le Japon en plein désastre écologique et économique, Il était une ville sur le cas de Detroit vidée de ses habitants par la crise, Thomas B. Reverdy continue avec L’hiver du mécontentement à scruter méthodiquement et avec cohérence l’effondrement de notre monde. Il n’en finit pas de fouiller les ruines pour y rechercher les hommes, de disséquer les faits pour tenter de  comprendre ces virages qui nous ont fait sortir de la route de la raison, délaisser l’humain pour l’argent roi.
Le lecteur retrouvera ici la lenteur et la capacité extraordinaire de l’auteur à immerger ses lecteurs dans une atmosphère de l’entre-deux, fascinante, dure et tendre à la fois, crépusculaire. À inscrire sur sa liste de lecture, assurément. 

Dominique Baillon-Lalande 
(08/10/18)    



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Flammarion

(Août 2018)
224 pages - 18

















Thomas B. Reverdy,
né en 1974, a déjà
publié sept romans.


Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur :
www.thomas
reverdy.com









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du même auteur :


Les évaporés

(Grand Prix de la SGDL
et Prix Joseph Kessel)



Il était une ville

(Prix des Libraires 2016)