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Luigi DA PORTO

Roméo et Juliette


C'est un régal de lire la novella qui a servi de trame à la tragédie de Shakespeare. Ce court récit, inspiré de l'histoire antique de Pyrame et Thisbé – Ovide est en vogue au XVIe siècle – et d'une nouvelle de Masuccio Salernitano qui se déroule à Sienne, intitulée Mariotto et Ganozza (prénoms qui ne peuvent passer à la postérité) est un récit enchâssé dans un autre. Le narrateur nous raconte que sur le chemin d'Udine, tout entier attaché à son chagrin d'amour, l’archer qui l’accompagne toujours dans ses déplacements lui propose, pour lui prouver la dangerosité de l’amour, de lui raconter une histoire arrivée dans sa ville : « elle vous rendrait la route moins ennuyeuse […] elle vous dirait comment trop d'amour conduisit deux nobles amants à une mort misérable et apitoyante. » L'homme était de Vérone, « agréable et fort habile de son métier […] c'était un fort beau conteur. »

Et ce deuxième narrateur, évoquant habilement Éros, va nous livrer tous les ingrédients qui ont forgé le mythe : les Capelletti et les Montecchi ; leur féroce inimitié ; Roméo qui se rend à un bal des Capelletti, travesti, c'est carnaval ; le coup de foudre ; la scène du balcon ; le mariage secret par frère Lorenzo, ici confesseur de Juliette et grand ami de Roméo ; le bannissement de Roméo qui a tué Tebaldo, un Capelletti, les hostilités ayant repris entre les deux clans. On connaît la suite. À part quelques infimes variantes, on n'est évidemment peu surpris par le déroulement fatal des événements mais le récit coule, alerte, foisonnant de jolis dialogues et de détails dont notre dramaturge va s’emparer avec génie !

On est un peu frustré, bien sûr, de la rapidité des scènes, notamment celles du bal ou du balcon mais le long passage de la mort des amants dans le caveau des Capelletti est particulièrement beau et ténébreux.
« Le pauvre jeune homme avait apporté une lanterne sourde pour revoir sa femme quelques instants. Enfermé dans la tombe, il tira la lanterne et l’ouvrit aussitôt. Il vit alors sa belle Juliette, entre les ossements et les dépouillent des nombreux cadavres – gisant elle-même comme une morte.
Il commença tout de suite à parler, en pleurant abondamment :
– Yeux qui furent de mes yeux la claire lumière, aussi longtemps qu'il plut au ciel ! Ô bouche, qui fut par moi mille fois si doucement baisée ! Ô belle poitrine, qui abrita mon cœur avec tant de joie ! Comment êtes-vous devenus aveugles, muette et glacée ! Comment voir, parler et vivre sans vous ! Oh ! ma pauvre bien-aimée, où l'amour t’a-t-il conduite !... L'amour qui, en un temps si court, a uni et séparé deux tristes amants ! […] Et comme il parlait, il couvrait de baisers les yeux, la bouche, la poitrine de Juliette avec des gémissements plus lamentables et des larmes plus abondantes. »

On comprend le succès immédiat de cette histoire mais l'auteur, s'étant inspiré de son malheureux amour pour sa belle cousine qui aurait brouillé les deux familles, ne saura pas qu'il est devenu célèbre d'avoir transcrit dans le marbre la légende des amants, Giuletta e Romeo, publiée l'année de sa mort !

Sylvie Lansade 
(28/08/18)    



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Libretto

(Mars 2018)
80 pages 5,10


Traduit de l’italien par
J.E. Delecluze







Luigi Da Porto
(1485-1529)
est un gentilhomme vicentin, soldat et homme de lettres, qui doit sa notoriété à son Roméo et Juliette qui sera publié à titre posthume vers 1530.