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Kaoru TAKAMURA


Montagne claire, montagne obscure


Une première page, un commencement : « La montagne, la montagne uniformément noire. Des pointes glaciales me giflent le visage. Est-ce le vent ou la neige ? », ou bien une fin : « Le rideau de neige refuse de disparaître, quoi que je fasse et un grondement continu venu du ciel – le vent ? le bruit de la montagne ? – persiste dans mon cerveau. »

Il n’est pas aisé de présenter cette histoire tellement complexe, foisonnante, mais surtout originale. Parfois le fil conducteur semble prendre un chemin rocailleux, voire escarpé (la montagne ?) au point de rendre le lecteur perplexe, jusqu’à ce qu’une logique émerge de ces enchevêtrements parfaitement huilés, comme il les découvrira alors !

Au début, quelques dates relatant des évènements, sont posées.
En 1976, un randonneur est battu à mort par un ouvrier logé dans un abri de chantier, à proximité d’un barrage en construction près d’une centrale hydro -électrique.
Non loin de là, un petit garçon qui survit au suicide de ses parents erre pendant deux jours dans la montagne.
En 1989, à la suite d’un glissement de terrain dans un sentier de randonnée, des ossements humains sont trouvés, près du barrage de la centrale hydro-électrique.
Et en 1992 à Tokyo, un homme est retrouvé mort devant la maison d’un avocat.
À peine deux jours plus tard, un procureur est assassiné.

Le petit garçon, après avoir fait, adolescent et jeune adulte, quelques séjours dans des institutions psychiatriques, retrouve Machiko l’infirmière qui s’était occupée de lui à l’hôpital : « À l’automne 1982, c’était la montagne obscure. Tu t’en souviens ? Tu avais seize ans. L’année d’après, tu es sorti de l’hôpital et on ne s’est pas vus pendant quelque temps. Tu es revenu à l’hôpital en 1985. C’était à nouveau la montagne obscure. » Maisle jeune adulte qu’il est devenu ne semble pas vraiment distinguer ce qu’il voit parfois passer dans sa mémoire, de ce qui s’y trouve peut-être fixé ou seulement en mouvement…
« Comment se faisait-il que cette femme connaisse l’histoire de ce cycle qui faisait alterner montagne claire et montagne obscure tous les trois ans ?»
À présent en proie à un dialogue permanent avec une voix, son « double dans sa tête ? » qu’il nomme Marks, il s’inquiète, car celui-ci paraît venir de la montagne obscure.

Le récit reprend avec le travail des policiers après les deux meurtres de Tokyo, récit qui commence le « jeudi 1er octobre ». L’enquête, minutieuse et compliquée, va se dérouler jour après jour, jusqu’au « lundi 19 octobre ».
L’arme utilisée pour ces crimes n’est pas identifiée, mais semblerait bien être la même dans les deux cas. Les polices locales ne communiquent pas ou peu, et des conflits ou rivalités se révèlent. Ainsi les enquêtes restent dissociées. Malgré la volonté du lieutenant Göda, personnage lucide et intuitif, néanmoins sujet à des doutes, qui ralentiront peut-être sa quête de la vérité. Il faut dire que certains obstacles, comme les ordres parfois troublants ou intempestifs d’une hiérarchie judiciaire pas toujours cohérente, indiquent probablement que le passé de certaines personnes « haut placées » devrait rester caché. Quel passé et serait-il en danger ?

Mais quel rapport avec les actes de ce jeune homme, ce « Marks » dont nous continuons à suivre certaines pérégrinations, ainsi que sa relation avec Machiko qui tente de lui offrir avec son hospitalité, un possible apaisement ?
Alors après l’avoir lu ces 575 pages, si les couleurs de la montagne, ces fameuses « Alpes japonaises », peuvent frapper l’imagination des lecteurs, c’est surtout le cycle montagne claire, montagne obscure qui va leur permettre de  rencontrer un univers mental singulier où la folie le dispute à la réalité prégnante. De plus, tout au long du roman, les sentiments des personnages sont affutés, analysés, de même que les caractéristiques de la police japonaise.

Un tour de force d’écrivain, car les pages, très denses, sont construites et ordonnées avec minutie. Et si les lecteurs se laissent enfermer, après avoir été capturés, c’est que les fils de cette toile sont subtils, solides, mais surtout nombreux. L’auteur sait habilement composer avec tous les personnages une énigme passionnante, peut-être même un « cas d’école », tout en mettant à l’occasion la société japonaise sous un verre grossissant.

Et juste pour la dégustation : certains des membres du groupe du lieutenant Göda, ont des surnoms évocateurs : Princesse des neiges, Esprit du vent ou encore Moineau du Japon…

Un régal. Un copieux régal.

Anne-Marie Boisson 
(09/03/18)    



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Noir & polar








Actes Sud

576 pages - 23,80



Traduit du japonais par
Sophie REFLE









Kaoru Takamura,
née en 1953, auteur prolifique, a remporté de nombreux prix au Japon. Ce roman est le premier publié en France.