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Lyonel TROUILLOT


Ne m’appelle pas Capitaine



Aude, jeune fille blanche de vingt ans, est issue d’une famille bourgeoise repliée sur une micro-société riche et puissante qui vit dans la résidentielle et très protégée Montagne Noire à Port-au-Prince. Refusant le monde des affaires qui a fait la fortune des siens, Aude suit, contre l’avis familial, des études de  journalisme par correspondance. Quand elle doit rendre un travail basé sur la découverte d’un quartier inconnu d’elle et radicalement différent du sien à travers l’interview d’un habitant de longue date capable d’en restituer l’histoire, Aude prend conseil auprès de son oncle Antoine. Le marginal de la famille l’aiguille vers la montagne de Morne Dédé,  quartier autrefois investi par la classe moyenne puis vivier d'opposants à la dictature avant de tomber en  déshérence, ravagé par la pauvreté. « Aujourd’hui, sur les ruines, il court une armée d’enfants fous avec de la haine plein les yeux. » Là, le plus vieil habitant Francis Morin, dit "Capitaine", fondateur d’un club d’arts martiaux et engagé politique croisé par l’oncle par le passé, pourrait correspondre à son cahier des charges.
Une fois sur place, l’étudiante superficielle qui avoue naïvement ne rien connaître d’autre que sa prison dorée, si elle parvient grâce à la recommandation d’Antoine à être reçue par Francis, l’est avec une méfiance voire une hostilité à peine cachées. « De là où tu viens, les autres n’existent que lorsque vous avez quelque chose à leur prendre », lui a dit en préambule Capitaine d’un ton agressif avant de lui tourner le dos. Curieuse et intéressée par ce vieux Noir solitaire, acariâtre et aujourd’hui cloué dans son fauteuil qui lui paraît assez bien incarner cette mémoire vivante qu’elle cherche pour son devoir, devinant que « sa bouche est un lieu de passage, une collecte de petits destins perdus », Aude s’accroche, revient le lendemain puis les jours qui suivent. Peut-être la "Blanchette", comme la surnomment les adolescents de Morne Dédé, se sentait-elle à l’étroit dans le monde clos de ces riches puissants, racistes et isolés de la population locale et du pays, qui ne se marient qu’entre cousins pour conserver la blancheur de la peau ?  Peut-être était-elle aussi sensibilisée à l’altérité à travers sa tendresse pour ce grand frère atteint depuis l’enfance de troubles psychiques et sombrant maintenant dans la drogue ? Quelles qu’en soient les raisons, tous purent rapidement constater son obstination, la régularité de ses visites, la qualité de son écoute et le mouvement d’ouverture respectueuse à cette réalité nouvelle aux antipodes de la sienne qui s’opérait.  La complicité, peu à peu, s’installe entre elle et cet homme en colère, cet ancien militant idéaliste devenu l’instigateur d’un club socio-culturel d’un genre nouveau aujourd’hui fermé, qu’elle questionne. Mais qui est cette femme dont le souvenir récurrent vient torturer le vieux lui tirant un cri d’une inouïe violence ? Quand les confidences du vieux bougon se bloquent soudain laissant en suspens des questions comme celle-là, l’apprentie journaliste n’insiste plus mais va chercher des réponses possibles ailleurs, dans les archives ou chez Antoine, pour combler les trous de ce reportage qu’elle a totalement et personnellement investi.


Dans cet improbable dialogue, Lyonel Trouillot fait entrer en résonance deux réalités sociales, deux quartiers, deux générations, deux introspections et deux voix dissonantes que tout oppose, celle de Capitaine restituée en italique et celle de la jeune fille narratrice, pour finalement les amener à se  répondre et se nourrir l’une de l’autre. À travers le récit décousu du vieil homme enlisé depuis si longtemps dans le silence et porteur d’un secret qui ne sera dévoilé qu’en toute fin du roman, derrière la lassitude, la colère et la désespérance de cet homme brisé qui jamais ne reniera son engagement et ses actes, ce sont les fantômes et la vie de tous les anciens de Morne Dédé qui finissent par ressurgir du passé. « Les mots, c'est l'affaire de Capitaine, des gens qui ont dans la mémoire d'autres histoires que les leurs, qui font du conte un bien commun afin que les douleurs, les échecs et les espérances demeurent encore vivants quand leurs porteurs ne le sont plus. » Dans le présent d’Aude, son amie Julie (double négatif de la journaliste), son frère Maxime, Antoine, mais aussi les gamins des rues comme Jameson, Ti Fritz, Magda, Moïse et Job, Malouk, Foufoune et Abner... jouent chacun leur partition aux notes rêveuses ou rageuses, amoureuses ou violentes, composant autour d’elle une galerie de portraits aussi variée et colorée que sensible. Jameson, l’adolescent sous la protection de Francis, qui sert de guide à la jeune fille, l’oncle Antoine qui s’est volontairement retiré de l’agitation de son milieu et du monde mais a toujours prodigué une vraie affection à sa nièce, tous deux acteurs du ressort dramatique du roman et de son dénouement, en sont les figures secondaires les plus développées et les plus marquantes.

Au fil de ce récit sous tension que la jeune Aude et l’homme en fin de vie tissent de leurs  oppositions, leurs interrogations et leurs frustrations, le lecteur chemine avec surprise et intérêt auprès de cette incarnation de la jeunesse blanche et privilégiée de Haïti que tout portait initialement à railler et à rejeter. Il assiste de près à son évolution et la voit lentement s’ouvrir aux autres, se découvrir elle-même et s’affirmer dans ses choix. Face à elle, c’est sur un Capitaine apaisé et réconcilié par ces échanges, renouant avec l’idéal altruiste et généreux qui l’avait porté autrefois aux côtés des déshérités et des laissés pour compte, que le roman se ferme. La magie d’une relation vraie s’est opérée, chacun des protagonistes en ressort plus grand et plus riche et l’auteur couronne le tout par une fin positive et un optimisme que le lecteur n’attendait pas et qui fait du bien à l’âme.

Le texte est dense et le style magnifique. Composé de phrases courtes, souvent sans verbe et percutantes pour la restitution de l’interview, il prend du souffle, se développe et laisse place régulièrement à des passages lyriques à la langue imaginative et ciselée, intercalant çà et là des  réflexions morales ou philosophiques. « Essayer, c’est un verbe très paresseux quand il s’agit d’actions qui relèvent de la décision. Les choses du gré ne s’essayent pas, elles se réalisent. »
« Entre ceux qui ont tué et ceux qui peuvent laisser mourir, je ne sais lesquels sont les pires. Oui petite, on a chacun son déroulé de fatras, d’abjection, de mensonges. »

C’est, une fois encore, le réel, les enjeux sociaux, les injustices et les traumatismes de la colonisation et des années de dictature qui ont marqué et marquent encore Haïti, que dans son nouveau roman Lyonel Trouillot interroge. À travers l’histoire intime et collective de ce vieil homme noir mais aussi celle de cette toute jeune fille blanche qui lui fait face, c’est également la nécessité du choix, de l’engagement et de la solidarité que l’auteur affirme. Mais derrière ce regard sans concession posé sur la condition humaine dans toute son universalité, Ne m’appelle pas Capitaine est surtout un puissant hymne à la vie, à l’amour, au respect et à la réconciliation, vibrant de générosité, qui assurément nous emporte de la première à la dernière ligne. Superbe !

Dominique Baillon-Lalande 
(17/09/18)    



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Actes Sud

(Août 2018)
160 pages - 17,50 €










Lyonel Trouillot,
né en 1956, romancier et poète, auteur d'une quinzaine de livres, est un intellectuel haïtien engagé.


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Wikipédia








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