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Szczepan TWARDOCH

Drach


Le premier chapitre intitulé « 1906, 1918, 1921, 1934, 1939, 1942, 1945 » commence à raconter la mort du cochon à la ferme. « Tandis qu'il mange des saucisses et des zymloki en buvant des gorgées de wusztzupa, Zeflik pense au cochon qui est mort et dont le corps a totalement disparu pour devenir de la nourriture. Toutes ces saveurs lui reviendront : celle de la saucisse et celles des zymloki, celle de la wusztzupa et du pain frais qui accompagne le preswuszt, celle de la bière amère, que lui a fait goûter son père et qui lui arrache une grimace, tous ces goûts lui reviendront tandis qu'il demeurera profondément en moi, sous terre et dans l’obscurité... »

« Moi », c'est la narratrice, la terre de Silésie, la terre en tant que matière organique, Drach. Elle est omnisciente. « En moi, les valeurs sont absolues. Je ne me qualifie par le biais d'aucune unité […] mais ça n'a pas d'importance, bien évidemment, car rien n'a d'importance, vos destins, leurs destins. Rien n'a de signification particulière, tout est là, et moi, ce tout, je le sens avec mon propre corps et je le vois à travers ma myriade d’yeux.

 La terre raconte la vie de deux familles, les Magnor et les Germander, la vie de couple, des enfants, des petits-enfants et arrière-petits-enfants. Il y a de la saga dans ce livre. Plus particulièrement elle s’intéresse à Josef Magnor qui a combattu à Lens (du côté allemand) au cours de la Première Guerre mondiale, s'est enterré pour échapper aux obus, puis dans le civil, de nouveau en descendant à la mine, et à Nikodem Germander, brillant architecte polonais du XXIe siècle. Mais la terre qui mélange les corps, « l'arbre, l'homme, le chevreuil », narre la vie de ces deux personnages dans un grand désordre. Un chapitre s'intitule « 1241, 1813, 1866, 1870, 1906, 1914, 1915, 1918 », un autre « 1903, 1904, 1919, 1954, 2014 ». Et la saga prend des allures d'épopée.

Épopée de la Silésie, de cette terre convoitée par les Allemands, les Russes et les Polonais. Cette terre, Drach, où tout se mélange, comment ne pas employer les langues qui la traversent, le silésien, l'ancien polonais, le gothique, l'allemand et le russe, langues qui incarnent un peu plus les personnages. À la fin du livre, les paroles prononcées sont traduites. Les heurts dans la lecture, les allers et retours à la fin du volume, rendent tangible la vie difficile, dure, de cette région.

Le roman s'ouvre sur la scène comico-tragique de la mort du cochon à la ferme, le ton est donné, c'est celui du récit, de ces existences dérisoires et toutes fatales. C'est qu'on meurt beaucoup dans cette aventure de la Silésie. Plus exactement, on tue beaucoup. Évidemment, il y a les terribles Première et Seconde Guerres mondiales mais on tue aussi par amour. Il y a l'amour et le désamour, beaucoup de Thanatos et un peu d’Eros.

Un roman qui a une recherche formelle originale sur une région complexe, qui à la fois magnifie la vie de ses habitants et la rend dérisoire, « cela n'a pas d'importance », et qui se lit comme un roman d'aventures.

Michel Lansade 
(21/08/18)    



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Noir sur Blanc

(Avril 2018)
400 pages - 23


Traduit du polonais par
Lydia Waleryszak







Szczepan Twardoch,
né en 1979, romancier, journaliste, a déjà publié sept romans dont trois sont traduits en français. Drach a été couronné en Allemagne par le prix « Brücke-Berlin » 2016.


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