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Didier VAN CAUWELAERT

J’ai perdu Albert

« Je suis la voyante la plus en vue du pays et, depuis hier midi, je ne vois plus rien. Dans ma situation, c'est une catastrophe planétaire : des laboratoires pharmaceutiques aux compagnies pétrolières, des coulisses du show-biz à l'état-major de l'OTAN, une centaine de décideurs et de cœurs en souffrance, suspendus aux informations que je reçois, ne prennent aucune initiative sans me consulter. Et j'ai beau me concentrer, faire le vide, supplier, menacer : rien. Albert ne répond plus. »

Au cœur de ce roman très vif et très drôle, le désespoir de Chloé dont le cerveau héberge depuis vingt-cinq ans l’esprit d’Albert Einstein, un esprit brillant et malicieux, qui lui fournit toutes les réponses que peuvent se poser les gens autour d’elle.
Les débuts de la cohabitation spirituelle ont été difficiles mais Chloé s’est peu à peu habituée à cette présence intérieure et à ce pouvoir incontrôlable de donner des réponses à toutes les questions qu’on lui pose sur les événements à venir. Elle a fait de ce don un métier et gagne bien sa vie tout en reversant des sommes importantes à des associations caritatives parce que l’enrichissement personnel ne doit pas être un objectif, Albert est très clair là-dessus, il a des visées plus ambitieuses qu’il exprimait déjà de son vivant face à des journalistes :
« – Alors dites-nous, que ferez-vous une fois mort ?
– Ce que j'ai raté de mon vivant, répond le génie du XXe siècle dans son français de bibliothèque truffé d'inflexions germano-yiddish. Réussir l'éducation et le bonheur d'un enfant. Arrêter toutes les guerres. Aider les êtres humains à s'aimer davantage, à maîtriser leur avenir... Et sauver les abeilles.
– Les abeilles ? Pourquoi les abeilles ?
– Quatre-vingts pour cent des fruits et légumes ne peuvent pas se reproduire sans les abeilles. J'ai fait le calcul. Le jour où elles disparaîtront, l'homme n'aura plus que quatre années à vivre. »

Quant s’ouvre ce roman, on comprend vite que Chloé a transgressé les règles en utilisant son pouvoir à des fins personnelles et Albert n’est pas content. C’est déjà arrivé dans le passé et il pouvait rester un moment sans répondre mais cette fois-ci, Chloé ressent un grand vide intérieur et comprend qu’Albert est parti, qu’il l’a quittée définitivement.

Où est passé Albert ? Nous le savons très vite. Zac est serveur dans un restaurant de la gare de Bruxelles-Midi et il devient notre deuxième narrateur en alternance avec Chloé. Il occupe cet emploi parce que les ruches dont il a hérité ne produisent pas suffisamment de miel pour être rentables. Ses abeilles meurent de façon inexplicable de jour en jour. Voilà un sujet intéressant pour Albert…

Lorsque Chloé s’arrête, épuisée, dans le restaurant de la gare, Albert passe brutalement de son cerveau à celui du serveur qui ne comprend rien à ce qui lui arrive et aux phrases qu’il prononce.

Le roman, dont Didier van Cauwelaert prépare l’adaptation cinématographique pour septembre prochain, est à la fois plein d’humour et de réflexions sur la marche du monde. On y voit Chloé tout essayer pour faire revenir Albert et Zac, au contraire, ne pas supporter cette invasion mentale non désirée.

Entre les "habitués" de Chloé à qui elle fournit maintenant des réponses tout à fait aléatoires et Zac qui se fait virer du restaurant à cause des réponses involontaires, apparemment farfelues mais toujours prémonitoires, qu’il balance aux clients, il y a de quoi réjouir le lecteur. Albert parviendra-t-il à séduire Zac ? Choisira-t-il de retourner chez Chloé ? Trouvera-t-il une autre solution pour transmettre son héritage ? Suspense…

En permanence, derrière cette histoire un peu déjantée, il y a la vie d’Albert Einstein, son tempérament tempétueux, ses recherches et ses découvertes, sa contribution à la bombe atomique et les reproches qui lui ont été faits, mais aussi son désir de voir quelqu’un poursuivre ses travaux et participer à l’amélioration des rapports entre l’espèce humaine et la planète.
C‘est drôle et sérieux à la fois, émouvant aussi par les colères et les incompréhensions de Chloé, Zac ou Albert. Bref, un plaisir dont il ne faut surtout pas se priver, qu’on croie ou non à la voyance, à la prémonition et autres interventions surnaturelles. Albert, es-tu là ? En tout cas, le roman, lui, ne manque pas d’esprit.

Serge Cabrol 
(11/05/18)    



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Albin Michel

(Mars 2018)
224 pages - 19

















Didier van Cauwelaert,
né à Nice en 1960,
a publié une trentaine
de livres et obtenu une quinzaine de prix littéraire dont le Goncourt 1994.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia



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www.van-cauwelaert.com